CHAPITRE X. if
toute comniuuauté , il y a toujours une partie des frères qui doit jeùuer , et les jeunes estomacs sout plus capables de résister 1; et d'ailleurs, il faut cela pour chasser loiu d'eux les mauvaises pensées et le désir des plaisirs mondains. Mais , mon révérend père, pour ceux qui, comme toi et mol, sont morts et aux passions et au monde, jeûner est une œuvre de suréroj^ation , et qui ne produit qu'un orgueil spirituel. C'est pourquoi je t'enjoins, mon révérend frère, d'aller à l'office et de boire deux coupes au moins de bon vin, en mangeant en même temps ce que tu croiras le mieux convenir à ton goût et à ton appétit. Et attendu que l'opinion c|ue tu avais conçue de ta propre sagesse t'a porté quelquefois à être moins ])atient et moins complaisant envers ceux de nos frères qui n'étaient pas aussi instruits que toi, je t'enjoins aussi de faire tes repas en compagnie de notre révérend frère Nicolas, et d'écouter pendant une heure pleine, sans l'interrompre et sans témoigner d'impatience, le récit qu'il te fera des choses qui sout arrivées du temps de noire vénérable prédécesseur, l'abbé Ingilram, de l'ame de qui le ciel veuille avoir pitié. Et quant aux exercices pieux, qui peuvent tourner au profit de votre ame, et par lesquels vous pouvez expier les fautes dont vous vous êtes, avec tant de contrition et d'humilité, avoué coupable, nous réfléchirons sur cet objet, et demain matin nous vous ferons connaître notre volonté.»
Il est à remarquer que, depuis cette mémorable soirée, le digne abbé regarda son conseiller avec des dispositions plus affectueuses et plus amicales que lorsqu'il considérait le sous-prieur, comme un homme impeccable et infaillible, bien qu'en même temps, ce surcroît de bienveillance fût accompagné de certaines circonstances qui, pour un homme qui, comme le sous-prieur, se faisait distinguer par l'élévation de son esprit et de son caractère, étaient plus pénibles à supporter que l'ennui d'entendre les légendes de l'insipide et verbeux père Nicolas.
Par exemple, l'abbé en parlait rarement aux autres moines, sans l'appeler notre bien-aimé frère Eustache, pauvre homme! Et de temps à autre, il était dans l'usage d'avertir les jeunes frères de se tenir en garde contre les idées de vaine gloire cl
' Omis j)iu- M. Dolaucoupril, page [43. a. m.
154 LE MOiNASïÈRE.
d'orjjueil spirituel, comme d'autaiU <le piéjjes (jiie Salau tendait aux liommes de la ])lus rijjide vertu, eu accompajijuant ses discours de regards et d'expressions qui, sans désijjnalion directe, faisaient voir que le sous-prieur était un de ces hommes qui avaient été une fols victimes de pareilles illusions. Dans ces occasions, il fallait toute la rigidité du vœu d'obéissance monastique, toute la disci|)line pliilosopliique des écoles et toute la patience d'un chrétien, pour donner au père Eustache le courage d'endurer le pompeux étalage de protection de son supérieur, bon homme, il est vrai, mais un peu borné. Il commença dès lors à désirer de (|uitter le monastère, ou du moins, il refusa ouvertement d'intervenir dans les affaires du couvent avec cet air d'autorité marcjué tpril avait pris auparavant.
CHAIMTUE XI.
« Vous appelez cela édiicilinii, n'esl-cc pas? Certes, te << n'est uni l'e chose que In marche forcée d'un troupeau «de baiifs pousses par un bruyant conducteur. I/avnnl- " garde avance gauneiil e! à sou aise, et s'arrête quelque- « fois pour cueillir un brin d'herbe sur la pelouse, taudis >< que les coups , les juremeus, la colère, tonibeni sur la «croupe du malheureux traînard (|ui marcIie en boitant «derrière les autres. » Ancienne comédie.
Deux ou trois ans se passèrent, pendant lesquels la tempête qui annonçait un changement prochain dans le gouvernement de l'Eglise devenait chaque jour ])lu8 violente et plus dangereuse. Par suite des circonstances dont nous avons |)arlé à la fin du chapitre précédent, le père Eustache parut avoir fait tni changement considérable à sa manière de vivre. Dans toutes les occasions extraordinaires, il prtHait à l'abbé, soit en particulier, soit au chapitre, le secours de sa sagesse et de son expérience; mais dans ses habitudes ordinaires, il semblait vivre plus pour lui-même et moins pour la communauté, qu'il ne l'avait fait jusqu'alors.
Souvent, il s'absentait du couvent pendant des journées