‹ Le monastèreChapitre 69 sur 247 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

leur ton traînard et nasillard qui les fait ressembler à autant de grenouilles, avec leurs longs jupons noirs', comme s'ils étaient autant de femmes; je hais leurs révérences, et leurs seigneuries, et leurs fainéans de vassaux, qui ne font autre chose que barboter dans la fange avec la charrue et la herse, depuis Noël jusqu'à la Saint-Michel. Je ne donnerai le nom de laird qu'à celui qui porte une épée pour justifier son titre ^ et je ne donnerai le nom d'homme qu'à celui qui se conduit en homme et en maître.»

« Au nom du ciel ! ne parle pas ainsi , mon frère , dit Edouard ; si de pareils discours étaient entendus et répétés hors de la maison , ils causeraient la ruine de notre mère.»

«Eh bien! répétez-les vous-même, répondit Halbert, vous y trouverez votre profit, et il n'y aura que moi qui en souffrirai. Dites que Halbert Glendinuing ne sera jamais le vassal d'un radoteur à capuchon et à tête rasée, tandis qu'il y a vingt larrons portant casque et panache qui manquent de soldats. Qu'ils vous accordent ces misérables acres , et puissent-elles vous produire beaucoup de farine d'avoine pour faire votre brochan-.Yt II sortit précipitamment de la chambre; mais il rentra un instant après et continua avec la même volubilité et le même ton d'exaspération : «Et vous n'avez que faire d'être si fiers ni l'un ni l'autre, et surtout vous, Edouard, vous n'avez que faire de tant vous glorifier de votre livre de parchemin et de votre habileté à le lire. Par ma foi, je saurai avant peu lire aussi bien que vous; et.... je connais un meilleur maître que votre vieux moine à face refrognée, et un meilleur livre que son bréviaire imprimé; et puisque vous aimez tant la science, Marie Avenel, vous verrez qui en aura le plus, d'Edouard ou de moi.» Il quitta l'appartement et ne revint plus.

«Qu'est-ce qu'il a donc? dit Marie en se mettant à la fenêtre et suivant des yeux Halbert , qu'elle vit remonter le vallon à pas précipités et irréguliers. Où peut aller votre frère, Edouard?... De quel livre... de quel maître parle-t-il?»

' Détails omis par M. Dcfauconpret. — 2 Brochan, mot écossais pour désigner une espèce de mets presque liquide, composé de farine d'avoine et d'eau bouillante; il se prend avec du lait ou de l'aie : c'est le déjeuner ordinaire des Écossais. A. M.

«Il est inutile de chercher à deviner, dit Edouard. Halberl est en colère, il ne sait ])as pourquoi ; il j)arle, et ne sait pas de quoi. Reprenons nos leçons; il reviendra au logis lorsqu'il se sera bien fatigué à grimper sur les rochers suivant sa coutume. » Mais l'inquiétude de Marie au sujet de Halbert paraissait avoir fait sur elle une impression plus profonde. Elle refusa de continuer le travail auquel elle s'était livrée avec tant de plaisir, et prétexta un mal de tète, et Edouard ne put la déterminer à se remettre à l'étude de toute cette matinée.

Cependant Halbert , sans toque sur la tête, les traits enflés de colère et de jalousie, et la larme encore à l'œil, se dirigea, avec la rapidité d'un éclair, vers la partie supérieure et sauvage de la petite vallée de Glendearg, choisissant, comme si dans son désespoir il eût voulu braver les difficultés de la route, les sentiers les plus sauvages et les plus dangereux, et cent fois s'exposant volontairement à des périls (pi'il aurait pu éviter en se détournant un peu. On aurait dit qu'il voulait tjue sa course fût aussi directe que la ligne parcourue par une flèche qui vole vers son but.

H arriva enfin dans un glcugh ou ravin étroit, solitaire et profond, qui aboutissait à la vallée, et où coulait un petit ruisseau allant se perdre dans la rivière qui arrosait le vallon de Glendearg. Il le remonta avec la même précipitation qui avait marqué son départ de la tour, et ne s'arrêta ni ne regarda autour de lui jusqu'à ce qu'il eût atteint la fontaine où le ruisseau prenait sa source.

Là, Halbert, s'étant arrêté tout court, jeta autour de lui un regard sombre et égaré. En face s'élevait un immense rocher, dans une crevasse duquel croissait spontanément un houx dont les branches d'un vert sombre traînaient sur les bords de la fontaine qu'il couvrait. Les côtés du ravin étaient si élevés et tellement rapprochés que ce n'était que lorsque le soleil était à son méridien, et à l'époque du solstice d'été que ses rayons pouvaient éclairer le fond de celte espèce d'abîme. Mais justement on était alors dans l'été , il était midi , en sorte que le soleil se réfléchissait d'une manière inusitée dans la fontaine, et ses rayons semblaient se jouer sur son eau limpide. «C'est la saison et l'heure, dit Halbert en lui-même, et je pourrais maintenant... Oui je pourrais bientôt devenir plus

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