CHAPITRE XV
« Par ïe ciel , vous avez raison,» dit Halherl se IVappant le h'ont; ensuite donnant un coup de pied contre la porte pour exprimer la violence de sa colère, à laquelle il ne voulait pas s'abandonner ])lus lonjj-lemps, il se retourna et quitta l'appartement.
Marie Avenel regarda le chevalier étranger, tandis qu'elle s'efforçait de tenter une deman<ie pour l'inviter à ne point parler de l'emportement déplacé de son frère de lait, ce qui pourrait nuire à sa famille dans l'esprit de l'abbé. Mais sir Piercy, le vrai fleuron de la courtoisie, se doutant de ce qu'elle voulait par son embarras, prévint sa prière.
«Croyez-moi, très belle protection, dit-il, votre affabilité n'est pas plus capable de voir ou d'entendre, que de redire ce qui peut être arrivé de mal, tandis qu'il jouit de l'élysée de votre présence. Les vents d'une vaine passion peuvent, il est vrai, rudement agiter l'ame d'un rustre, mais le cœur d'un courtisan est |)oli de manière à leur résister. Tel que le îac glacé qui ne reçoit ])as l'influence de la brise, et tel....»
La voix de la dame Glendinning, d'un ton criard, rappela auprès d'elle Marie Avenel, qui obéit aussitôt, fort joyeuse d'être délivrée des comparaisons de son galant de cour, qui, de son côté, ne parut pas moins soulagé, car aussitôt qu'elle eut franchi la porte de la chambre, il changea le regard affecté de politesse qui accompagnait chacune de ses paroles, en un autre où se peignait l'expression de la plus giande lassitude et du plus profond ennui; et après s'être laissé aller à un ou deux bàillemens de mauvais augure, il fit entendre le soliloque suivant.
«Quelle vilaine furie envoya ici cette fille? comme si ce n'était pas assez d'habiter une chaumière qui pourrait à peine servir de chenil à un chien anglais, d'être harcelé j)ar un rustaud de .paysan, et d'être obligé de s'en remettre à la foi d'un coquin mercenaire ; je ne puis même avoir le temps de rêver à mon malheur, mais il faut que je vienne droit, gai et sémillant, faire de belles phrases pour plaire à un fantôme pâle et étique ', parce qu'elle sort de haute famille! Sur mon honneur, mettant le préjugé de côté, la petite meunière est celle qui a le plus d'attraits. Mais patience, Piercy Shafton,
' Quelques détails omis par M Defauconpiet, page 201. a. m.
:)12 LE MONASTKliE.
lu ne (lois pas j)crdre la prétenlion si désirée d'être c<msjdéré comme un serviteur dévoué du beau sexe , un courtisan vif, spirituel , et en un mot parfait. Remercie plutôt le ciel, Piercy Shafton, qui t'a envoyé un sujet dans lequel, sans déroger à ton rang (puisqu'on ne peut disputer les honneurs de la famille d'Avenel), tu peux trouver une pierre pour aiguiser tes fins complimens; une meule pour affiler tes subtils artifices, et un but pour lancer les flèches de ta galanterie '. Car ainsi qu'une lame de Bilbao , qui plus elle est frottée , plus elle devient brillante et affilée, tel.... Mais qu'ai-je besoin de prodiguer mon amas de similitudes en m'entretenant avec moi-même? Oh, oh! voici le cortège monacal, qui, comme une volée de coi-beaux , se dirige lentement de ce côté; j'espère qu'ils n'ont pas oublié mes malles de vêtemens parmi les amples provisions qu'ils ont faites ])our leur table. Miséricorde! je serais terriblement malheureux si ma garderobe était tombée au pouvoir de ces brigands de maraudeurs!»
Aiguillonné par ces réflexions, il courut en bas de l'escalier, et demanda qu'on sellât le cheval, afin qu'il pût le plus tôt possible vérifier ce point important, en allant au devant de l'abbé et du cortège qui s'avançait dans la vallée. Il n'avait pas fait un mille qu'il les rencontra marchant avec la lenteur et le décorum qui conviennent aux personnes de leur dignité et de leur profession. Le chevalier ne^manquapas de saluer le seigneur abbé avec les complimens étudiés dont les hommes de son rang avaient soin de se servir à cette époque-. Il fut assez heureux pour trouver que ses malles étaient ])assées parmi les nombreux bagages qui les suivaient, et satisfait de cette particularité, il détourna la tête de son cheval, et accompagna l'abbé à la tour de Glendearg.
Durant ce temps, bien grand avait été l'embarras de la bonne dame Elspeth, et de ceux qui l'aidaient à préparer une réception convenable au seigneur abbé et à sa suite. Il est vrai que les moines n'avaient pas trop compté sur l'excellence de sa cuisine; mais elle n'en avait pas moins le plus grand désir de pouvoir ajouter beaucoup de choses aux provisions envoyées, afin d'avoir droit aux complimens du féodal sei-
' Détails omis p.ir M. Defaiiconpret, page 201, depuis «tes fins complimens.» — ï Plusieurs détails omis par le même, a. m.