IV. — LES CHATS
On a réuni sous le nom de carnivores ou mangeurs de chair les animaux qui se nourrissent surtout de viande fraîche ou corrompue, et qui — il ne faut pas oublier ceci — sont caractérisés par trois sortes de dents : incisives à couronnes coupantes, canines fortes et pointues, éminemment propres à déchirer, et molaires souvent aussi tranchantes que des lames de couteau. Bien d’autres animaux vivent de proies : insectivores, chéiroptères, certains édentés, ete.; mais comme ils n’ont pas celte dentition complète et puissante des carnivores, ils forment des ordres différents.
Les carnivores sont extrêmement nombreux; on les a divisés en plantigrades et en digitigrades. Les plantigrades marchent sur la plante des pieds, ce qui, en dépit de leur agilité extrème, leur donne l'air lourd et pataud; les digitigrades marchent sur les doigts, ayant la plante et le talon plus ou moins relevés.
Les ours sont des plantigrades.
La grande famille des chats, la non moins intéressante famille des chiens, appartiennent aux digitigrades.
A voir notre chat domestique si doux, si patelin, si faible, si mignon, qui penserait tout d’abord qu'il est un cousin de ces grands carnassiers, le lion, le tigre, la panthère, dont les noms seuls évoquent des idées de carnage, et un cousin portant le même nom de famille? Rien de plus réel pourtant que cette
- parenté : le lion, le Ligre, la panthère sont des chats tout comme
notre minet, el la seule chose qui manque à celui-ci pour être un animal aussi féroce que ces redoutables tyrans du désert et des jungles, c’est la taille et la force proportionnée.
Offrez à minet un morceau de sucre, de pain sec, il détourne
la tête avec mépris ; mettez dans sa pâlée de petits morceaux |
RE à et NT LOT,
de pain etdepetits morceaux de viande, il mange d’abord ces derniers, et ne touche au pain arrosé de jus que s’il a encore une faim sérieuse, et la certitude de ne plus rien recevoir de vous.
Voulez-vous le combler de joie, donnez-lui de la viande crue, sanglante, assez tendre — sa mâchoire est trop faible pour qu’il mange avec plaisir des fibres coriaces, — vous le verrez avec sa langue rugueuse râper, en le léchant, le morceau qu'il aura choisi, puis, mettant la tête de côté, il le fera passer sous ses molaires coupantes et toujours bien aiguisées, pour le hacher comme chair à pâté. A-t-1l réussi à saisir le petit oiseau qu’il guette avec une infatigable patience, quel triomphe! quelle lenteur à tuer sa victime! Il déploie à son aise la grâce de ses manières, sa dextérité, la puissance que la nature lui a donnée sur les pauvres petites bêtes inoffensives, pour qui il est un monstre gigantesque. Le chat civilisé ne guette pas la souris avec le plaisir qu'il met à attendre l'oiseau. Pour ce paresseux, la souris à prendre, c’est le travail ; l’oiseau, c’est la chasse de juxe, le passe-temps de grand seigneur. Il est plus raffiné en cela que ses illustres parents, qui chassent surtout pour vivre; il est vrai que depuis si longtemps le chat habite les villes...
Quand minet est aimable, ce qui lui arrive souvent, car il faut bien reconnaitre qu’il est plein de bonnes qualités, il joue avec vous d’une patte si douce qu’on dit : Il fait patte de velours. De tous côtés, en effet, celte patte ne vous présente que poils soyeux ; et quand elle se pose à terre, on ne l'entend pas plus que si elle se posait sur un épais tapis. Mais essayez un moment d’être malhonnèête pour votre compagnon de jeu, de lui tirer la queue ou les moustaches, et vous sentirez aussitôt sur votre main ou sur votre figure des griffes acérées qui vous laisseront de longues égratignures. Puis, ce méchant tour exécuté, minet se sauvera, cachant ses griffes, sans faire plus de bruit que sil les avait remises dans sa poche.
Il ne les remet pas dans sa poche, mais il les rentre si bien
LES CHATS. 27 dans un repli de la peau des pattes, disposé à cet effet, que quand il marche ou n’a pas à s’en servir, les méchantes griffes ne dépassent par aucun endroit.
Et pourquoi cette précaution? Est-ce pour que les petites filles jouent plus aisément avec le chat? Pas du tout : c’est pour que les griffes ne s’usent pas et restent constamment fortes et pointues.
Notre petit chat est un tigre en miniature : même dentition propre à couper et à déchirer; mème langue rude, mêmes ongles rétractiles, même corps élégamment allongé, même tête petite et ronde, même queue aux balancements inquiétants, même allure silencieuse et à certains moments terriblement prompte. Tout cela gracieux chez le chat, effrayant chez le tigre.
D'un coup de dent un tigre estropie un homme, d’un coup de griffe il le tue. Les tigres sont avec les serpents le fléau de l'Inde. Des quantités de créatures humaines sont journellement les victimes des uns et des autres. Aussi livre-t-on à ces vilaines bêtes une chasse sans merci. En quatre ans, on a tué dans un seul district de l'Inde anglaise 1052 tigres !
Les rajahs, les nobles, les officiers anglais se font des fètes des chasses au tigre.
Les éléphants! sont presque toujours de la partie ; car chasser le tigre à pied est une véritable imprudence ou au bout de deux ou trois fois on est tué — quand ce n’est pas du premier <oup — ou gratifié d’une blessure qui guérit le téméraire de sa folie. Un homme à pied au milieu d’un épais fourré est, en cffet, sans défense contre le tigre. Il lui est impossible de voir à un mètre de lui, et il est à la merci de l’animal, qui peut à volonté se cacher complètement ou tourner autour de lui sans éveiller son attention.
Il ne faut pas croire, d’ailleurs, que la chasse du tigre à dos
1. Ceci est emprunté à peu près textuellement au Tour du monde.
d’éléphant n'offre aucun danger. Le chasseur est exposé aux attaques du tigre qui peut bondir jusqu’à lui ou même renverser sa monture. Souvent celle-ci, prise de panique, se sauve afolée à travers les obstacles de la forêt, et met en danger la vie du chasseur.
On ne peut du reste employer un éléphant pour la chasse du tigre qu'après l’avoir soumis à une soigneuse éducation et lui avoir fait surmonter l’instinctive répulsion que lui inspirent la vue et l'odeur des félins.
[l'est aussi fort difficile de trouver un bon conducteur; c’est de ce dernier surtout que dépendent toutes les qualités de l’éléphant.
Les mois d'avril et de mai sont les plus favorables pour chasser le tigre. La chaleur intense qui règne alors dans les Indes a bientôt desséché les ruisseaux et les mares de la forêt, et le tigre est obligé d'abandonner ses cantonnements d’hiver et de descendre dans les vallées pour se désaltérer aux citernes des villages. Il s'établit alors généralement dans quelque ravin rempli de broussailles, où il passe la journée à dormir et qu’il ne quitte que vers le coucher du soleil pour choisir sa proie parmi les bestiaux conduits à l’abreuvoir. Un tigre adulte tue d'habitude un bœuf tous les quatre ou cinq jours; il le transporte sous bois, non loin de son repaire, afin d’en éloigner les rôdeurs, hyènes et chacals, que ses émanations tiennent du reste prudemment éloignés. On peut calculer qu’en moyenne chaque tigre abat annuellement de 60 à 80 têtes de gros bétail, ce qui représeute au minimum une somme de 14 à 15 000 franes.
Aussi chaque village exposé aux visites des tigres a-t-il un chikari ou chasseur en titre, dont la fonction est de se mesurer avec ces animaux féroces, soit seul, soit en compagnie des amateurs qui veulent se joindre à lui et qu’il guide sûrement.
Certains rajahs qui ne veulent pas exposer leur précieuse personne, ont inventé une manière toute confortable de chasser le tigre.
TT NATION \ UN {ll | (Il Al | NULL | LILI
NII