LE MÉGATHÉRIUM
mouvements, si frappante qu'un édenté s'appelle le paresseux, les écailles imbriquées sous forme de carapace qui recouvrent le dos des tatous, la pelitesse de leur cerveau, sont autant de traits qui rapprochent ces êtres dégradés de la classe des reptiles.
Le mégathérium devait partager avec les édentés actuels ces divers caractères d’infériorité relative, mais sa taille gigantesque et son énorme force musculaire devaient le dédommager amplement. Privé d'armes proprement dites, il avait contre ses ennemis une défense efficace dans sa masse elle-même, qui le rendait semblable à une véritable citadelle vivante.
Il est admirable que l’on sache beaucoup de chose des mœurs et du genre de vie d’un être dont personne n’a rien vu que les ossements épars. Les notions recueillies dans cette voie sont positives, et il est facile de comprendre en quelques mots comment on les a acquises.
Ainsi la forme large et aplatie des dents du mégathérium suffit à montrer qu’il se nourrissail exclusivement de feuilles et de fruits. Vous savez en effet que, si le régime carnivore exige des dents aiguës et tranchantes comme celles des chats et des chiens, la nourriture végétale, qui a besoin d’être, non pas coupée, mais écrasée, demande, au contraire, des dents construites comme de véritables meules.
D'un autre côté, la disposition des jambes fait voir que le grand édenté fossile, loin d’être un coureur, n’était même pas un marcheur de profession. Il devait se déplacer fort peu, paresseusement, et cela suffirait aussi à prouver qu’il n’était pas carnassier, condition qui réclame l’agilité nécessaire à la poursuile de la proie. De plus, on remarque que les jambes de derrière diffèrent beaucoup de celles de devant. Elles reposaient sur le sol par leur plante, comme font les pattes des ours, mais beau coup plus solidement encore, grâce à un talon extrêmement solide et proéminent, s’éloignant autant derrière la jambe que le bout des doigts s’en éloignait par devant; au contraire, les
pattes antérieures, munics de doigts aux phalanges énormes et
aux ongles tranchants, semblent avoir eu des fonctions toutes spéciales.
La queue du mégathérium doit avoir contribué à l'assiette de l'animal en complétant avec les pieds de derrière un trépied sur lequel il pouvait s'établir d’une manière inébranlable.
Sa tête, relativement très petite, devait alors s'élever très haut et ses deux bras puissants pouvaient faire une rude besogne.
Quant à la nature de cette besogne, ce qui précède suffit à la faire pressentir. Mangeur de feuilles et doué, vu sa taille, d’un appétit immense, le mégathérium devait habiter les forêts. Mais, moins heureux que le paresseux d'aujourd'hui, 1l était rivé à terre par la lourdeur de ses formes, et l'ascension des arbres lui était interdie. Il eût donc succombé au supplice de Tantale s’il n'avait eu dans ses doigts d’incomparables outils de défrichement. On se représente le colosse solidement établi au pied de l'arbre dont il convoite les frondes, en sapant la base, en coupant les racines, travaillant sans hâte et sans relâche jusqu’à ce qu’il puisse dépouiller deses feuilles et de ses fruits le bouquet de rameaux tombé à ses pieds comme la récompense de ses efforts. Toutefois, mangeur sans prévoyance, dévastateur sans réserve, il a péri victime de sa gloutonnerie; car il a suffi que la forêt, théâtre et matière première de ses festins, n'ait pu réparer ses pertes assez vite, pour que, ne trouvant plus auprès de lui les conditions d’abondance favorables à son avidité, il ait été voué lui-même à une destruction complète.