V, — L'EIDER
S'il est une substance au monde qui soit douce et chaude, c’est bien ce duvet soyeux connu sous le nom d’édredon, et qui sert à couvrir les lits en hiver.
L’édredon est la dépouille d’un oiseau habitant des pays boréaux, que la nature a vêtu confortablement pour le défendre du double froid de l’air et de l’eau.
Car l’eider appartient à l’ordre des palmipèdes, qui recherche l’eau, on peut le dire, à l’égal de l'air. Quand ces oiseaux ne volent pas, ils nagent, et leur corps est naturellement approprié à cette double destination.
Entre les doigts des pattes se trouve une large membrane qui en fait des rames excellentes; les ailes, que l'oiseau ouvre à moitié lorsqu'il est sur l’eau, semblent faire l'office de voiles, et complètent la ressemblance du corps, généralement allongé et légèrement aplati, avec une petite embarcation; enfin, une matière grasse constamment sécrétée par la peau empêche l'eau de mouiller les plumes.
Des oiseaux si heureusement faits pour naviguer ne peuvent pasavoir uneallure bien dégagée sur la terre ferme. Qui n’aremarqué combien est lourde et gauche la démarche des canards, et combien, une fois à terre, les beaux cygnes, si majestueux sur l’eau, perdent de leurs avantages?
Tous les palmipèdes volent admirablement bien. On connait la rapidité des canards sauvages, des cygnes ; les mouettes, les alcyons, les albatros suivent les navires dans leurs plus longs voyages, se reposant à peine de temps à autre sur les mâts et sur les cordages, et se laissant emporter avec des cris de Joie par les vents des plus furieuses tempêtes.
L’eider est du même genre que le canard et s’en rapproche beaucoup au point de vue des mœurs. Il est extrêmement commun en [slande, où la chasse en est interdite. L’île d’Ingoë sur-
cl E. Sn. - £ ; 4 F <3
tout, près de Revkiavik, est un point de prédilection pour cet oiseau. Dans la saison, elle est presque entièrement couverte de nids d’eider.
Pour tapisser son nid, la femelle s’arrache le duvet du ventre et en fait pour ses œufs un lit moelleux. Ce chef-d'œuvre, terminé bien avant la ponte, est ravi à la pauvre bête par son propriétaire, Elle recommence aussitôt un autre nid, et s’arrache tout ce qu’elle peut donner de duvet. On prend encore ces nouvelles plumes. Alors, incapable d’un troisième sacrilice sous peine de compromettre sa propre existence, la femelle cède la place au mâle, qui se met à s’arracher les plumes à son tour. Le dernier nid doit être respecté si l'industriel ne veut pas compromettre l’avenir de son exploitation.
I parait qu'on fait beaucoup plus de cas du duvet ainsi arraché à vif que de celui que l’on recueille sur un oiseau mort.
Le duvet est vendu sous le nom d’édredon, après avoir été débarrassé des matières étrangères qui le souillent, telles que terre, plumes, débris de coquilles d'œufs, fucus, etc.
L’édredon constitue un revenu très rémunérateur pour les propriétaires d'îles à eiders ; il se vend, en effet, sur place de 28 à 30 francs la livre de 400 grammes. Dans ces dernières années, il en était exporté environ 7900 livres par an.
Dès le mois d'août, à l'approche des frimas qui viennent de bonne heure en Islande, on ne voit presque plus d’eiders ; ils émigrent vers les zones plus chaudes pour revenir en mars et en avril.
Une remarque intéressante : les personnes dont le langage est peu raffiné disent souvent un égledon, pour un édredon. C’est une faute, mais une faute si ancienne qu’il faut lui accorder quelque indulgence. Édredon vient de eiderdunen, mot qui dans le Nord signifie duvet de canard. Or, du temps d’Ander- -son, auteur danois qui a fait en 1750 une histoire naturelle de l'Islande, on avait déjà le mot corrompu egledun ; et c’est même
L'AUTRUCHE. 109 ainsi que l’auteur désigne les eiders dans la table de son livre. De ce mot egledun des Danois, les personnes rebelles à la grammaire ont tout naturellement fait égledon.