VI. — L'AUTRUCHE
Les oiseaux perchés sur de très longues jambes portent le nom significatif d’échassiers.
Parmi les échassiers, 11 y a la catégorie de ceux qui se nourrissent de poisson, et, pour cette raison, affectionnent les lieux marécageux, se promènent dans les étangs, parcourent sans s’y empètrer les prairies inondées; puis il y a la tribu de ceux — les extrêmes se touchent — qui habitent les lieux arides, sablonneux, et qui, à l’aide de leurs longues et fortes jambes, peuvent errer dans l’immensité des déserts africains.
En tête de ces derniers il faut mettre l’autruche, oiseau énorme, plus haut qu'un cheval et aussi fort. Une masse pareille ne saurait voler : l’autruche n’a pas vraiment d’ailes, mais des sortes de moignons sur lesquels sont implantées de longues plumes.
Ces plumes et ces moignons, insuffisants pour le vol, sont, au contraire, d’un très grand secours pour la marche; ils supportent une grande partie du corps de l'oiseau et en font un rapide coureur.
Vous connaissez du reste l’autruche pour lavoir vue au Jardin d’Acclimatation ; peut-être même êtes-vous montés dans la petite voiture trainée par ce pauvre animal, né pour la vie sauvage et libre du désert, et que l’homme commence à domestiquer.
Tout le monde sait quel prix on attache aux plumes de l’autruche, surtout à celles de la queue, si longues et si blanches, qu'à Paris, chez nos modistes, on n'hésite pas à les payer trente francs la pièce.
Les élégantes parisiennes ne sont pas seules à apprécier cette
parure légère; les peuples semi-barbares du Sahara en font un grand cas. La tribu des Ouled-Sidi-Cheik, une des tribus nobles du désert, met des bouquets de plumes d’autruche au sommet de ses tentes et en orne ses atlatchichs, sortes de palanquins, qui, posés sur le dos des chameaux, renferment, pendant les émigrations, femmes, enfants et malades.
Les Ouled-Sidi-Cheik ont des faucons, des meutes excellentes, des chevaux superbes. Outre leurs chasses de pur divertissement, ils pratiquent la chasse à l’autruche, où ils trouvent à la fois plaisir et profit.
S'attacher et fixer autour de soi les animaux utiles plutôt que les détruire constamment a toujours été le rêve de l’homme civilisé. C’est pourquoi on a cherché dans la colonie anglaise du Cap à élever et à garder de jeunes autruches dans Pintention de leur faire subir, sans autre mal qu’une légère douleur, un arrachage périodique de leurs belles plumes.
Le journal {a Nature à publié récemment, d’après des photographies, une série de jolis dessins qui forment l’histoire complète de l’autruche réduite à cette espèce de domescité imaginée par un des plus riches éleveurs du sud de l'Afrique.
M. Douglass possédait, il y a dix ans, des autruches sauvages. Ayant constaté qu’elles pondaient en captivité, il commença des expériences d’incubation artificielle.
Tous ceux d’entre vous qui sont allés à l'Exposition universelle se sont certainement arrêtés autour d’un kiosque où des multitudes de petits poussins et de petits canetons à peine sortis de l'œuf se pressaient les uns contre les autres. Cependant aucune poule, aucune cane pour tous ces petits, aucune mère en un mot. C’est que les mères des oiseaux n’ont pas, comme celles des petits chiens et des petits chats, à leur donner du lait; leur rôle se borne à faire éclore leurs œufs, et pour cela à les maintenir dans une douce chaleur : aussi peut-on les remplacer dans cet office par des caisses bien doublées de
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duvet, Gù l’on maintient pendant le temps voulu la température qui fait sortir les poulets et les canetons de leur coquille. Ces caisses sont ce que l’on appelle des incubateurs artificiels.
On se sert d'incubateurs artificiels dans l'élevage des autruches, afin de ménager les belles plumes du mâle et de la femelle, qui se froissent et se salissent pendant le couvage. Un autre grand avantage est de soustraire les œufs à une foule de causes d'accidents et de destruction. Seulement, cette substitution d’un appareil à la mère met l’éleveur dans l’obligation de prendre entièrement les fonctions de celle-ci; el pour. J'autruche, ce n’est pas une sinécure.
En effet, la coquille des œufs est si épaisse et si solide, que le petit autruchon n’en sort pas sans de sérieuses difficultés.
Le poulet offre une particularité bien intéressante. Quand il est complètement développé dans l'œuf et qu’il a fini son temps de prison, 1l brise lui-même la coquille et apparaît à la lumière. Pour cela, la prévoyante nature a renforcé le bout de son bec d’une espèce de second bec où s'enfonce le pre mier comme le bout du doigt dans un dé à coudre. Ce dé corné très résistant accomplit aisément la besogne; l'opération terminée, il tombe comme un objet désormais inutile à l’oiseau.
Chez l’autruchon, les choses se passent autrement et il reste dans son œuf jusqu'à ce que ses parents, reconnaissant à de certains signes qu'il est prêt pour la vie active du dehors, rompent eux-mêmes à coups de leurs gros becs la cellule du petit. Quand on emploie l’incubateur, il faut guetter de même l’époque où l’éclosion doit se faire, et, à défaut de bec, employer un marteau à ja libération des jeunes élèves. Rien de curieux comme de voir ces petits êtres remuants remplacer tout à coup dans la chambre d’éclosion les œufs polis et inertes d’où ils sortent.
Aujourd’hui M. Douglass est parvenu à faire de l’élevage des autruches en captivité l’objet d’une véritable exploitation industrielle, mais ce n’a pas été sans beaucoup de recher-
Lt à
L'AUTRUCHE. 113 ches et de déceptions. Il à commencé avec onze autruches ; il en possède à l'heure qu'il est plus de neuf cents, dont les plumes lui fournissent de très gros revenus. La ferme occupe environ 1200 acres d’un sol raboteux, destiné auparavant à l'élevage des moutons. Les autruches laissées dans ce clos y prospèrent et y pondent très souvent. Des inspections se font pour découvrir les nids, sur lesquels le père et la mère veulent se partager la tâche de couver. Il n’est pas sans danger d’ailleurs de déranger couveur ou couveuse; l’oiseau s’irrite, et si c’est un mâle qui couve, il met en fuite hommes et chevaux, effrayés de ses ruades furieuses. On plume les autruches quand elles n’ont pas encore un an. On en voit que l’on plume depuis seize ans et qui n’en possèdent pas moins un plumage complet. Quand vient l’époque de la plume, on allèche les autruches qui doivent subir l'opération en les gorgeant de maïs, après les avoir attirées dans un enclos où elles suivent quiconque leur présente cette friandise. Quand l’enclos est rempli, on en ferme l’entrée au moven d’une porte mobile qui resserre les autruches de plus en plus et les met hors d'état d’opposer la moindre résistance. Elles sont pressées au point de ne pouvoir déployer leurs ailes ni ruer avec leur vigueur habituelle. Alors des hommes s’introduisent dans leurs rangs, empoignent leurs ailes et arrachent ou coupent les plumes désirées. Les deux procédés s’emploient indifféremment, mais le premier est le plus profitable. Il paraît d’ailleurs que l'opération n’est pas trop douloureuse pour l’autruche, dont la santé ne pâtit pas.
Les plumes sont triées avec soin et distribuées en lots; celles
qui proviennent du dessous de l’aile sont de beaucoup les plus
précieuses et se vendent 6295 francs la livre.
L’autruche n’est pas seule à donner des plumes recherchées dans le commerce; beaucoup d’autres espèces partagent avec elle ce privilège qui leur est bien fatal, car pour s'emparer de leur belle dépouille on leur fait la chasse la plus acharnée.
En Cochinchine, on voit arriver au commencement d'avril,
en troupes nombreuses, des aigrettes, des hérons, des cigoones, des marabouts.
Ces milliers d'oiseaux réunis se prêtent un mutuel appui contre les ennemis de toutes sortes qui les entourent. Si un oiseau de proie se hasarde au milieu d’eux, il est entouré immé-
jatement : petits et grands s’acharnent après lui, passant et repassant autour de sa tête, le frappant de vigoureux coups d’aile et de coups de bec; s'ils ont affaire à un quadrupède, c’est aux yeux qu'ils Pattaquent : l’animal a beau prendre la fuite, il est aveuglé en peu de temps. |
Vers la fin de mai, tous les jeunes sont élevés et ont pris leurs plumes, mais ils sont généralement lourds et ne savent pas voler. C’est ce moment que choisissent pour le massacre les Chinois, qui sont ordinairement les fermiers de la chasse.
Pendant le temps de la couvée, ces industriels ont entouré
de claies légères en bambou tout l’espace occupé par les nids; le terrain ainsi enclos est de 4 à 5 hectares.
Ensuite on soulève soigneusement les herbes, et autour de la place dénudée on forme à laide de claies une sorte de cage peu étendue. Ces dispositions "prises, et le moment arrivé, voici ce que font les destructeurs d'oiseaux.
Par un beau soir après le coucher du soleil, les vents de mer ayant remplacé les vents de terre, les Chinois, qui depuis quelques jours ont fait dans l’enceinte des oiseaux des amas de plantes sèches, y mettent le feu dans vingt ou trente endroits différents. Bientôt le sol est en combustion, les herbes se tordent, crépitent et pétillent; la fumée, les flammes lèchent et suivent la surface de la terre; c’est un coup d’œil imposant et terrible.
Comme on le pense, les oiseaux adultes, saisis d’épouvante, ont pris leur vol; ils planent au-dessus de leur jeune famille, et par leurs cris répétés entraînent leur progéniture qui, les ailes déployées, les suit en marchant. Ils sont bientôt réunis dans la deuxième enceinte, où ils s’entassent les uns sur les autres et
LE SERPENTAIRE. 115 sont ensuite enfermés complètement à l’aide de nouvelles claies.
Les Chinois, qui ont engagé de nombreux Annamites pour l'exécution des oiseaux, pénètrent avec leurs aides dans cette deuxième enceinte, et tous, munis de leurs bâtons, s’avancent en ligne, et frappent à la tête les pauvres jeunes oiseaux, qui, sans défense, tombent assommés, En une demi-heure, plusieurs milliers de cadavres couvrent le sol. On tue par année 18 000 Oiseaux.
Le prix sur place est en moyenne d'environ 2 francs la paire d'ailes. Les plumes sans choix valent 5 francs le kilogramme.
Toutes ces plumes sont dirigées vers l’industrieuse et grande ville de Canton, où elles servent à la fabrication si importante des écrans et des éventails; on voit, dans les rues occupées par les nombreux marchands d’éventails et d'écrans, des boutiques où les plumes sont enfilées et nouées par ordre de grandeur. Quant à la chair des oiseaux, elle est consommée sur place ou envoyée en Chine et au Japon, où elle est appréciée comme assaisonnement du riz.
VIls — LE SERPENTAIRE.
Monté sur de longues jambes comme un échassier, avec la tête d’un oiseau de proie, le serpentaire est placé tantôt dans l’un, tantôt dans l’autre de ces deux ordres. Son nom lui vient de la guerre sans trêve qu'il fait aux serpents. Naturellement il habite les pays où ce genre de gibier foisonne, notamment l’Afrique australe. Au Cap, il s’est acquis une véritable célébrité.
Les Hollandais donnent à cet animal le nom de secrétaire, à cause de la touffe de plumes qu’il porte derrière la tête, et qui ressemble assez à la plume d’oie qu'un homme de bureau se pose quelquefois sur l’oreille quand il interrompt son travail.
Il est très intéressant de voir un secrétaire aux prises avec
un serpent. D'abord le combat est très vif des deux côtés, la ruse égale de part et d’autre. Sentant l’infériorité de ses forces, le serpent emploie pour fuir et regagner son trou la prudence adroite qu’on lui attribue, tandis que l'oiseau, qui devine son intention, l’arrête tout à coup, et par un saut se jette au-devant de lui et coupe sa marche. De quelque côté que le reptile essaye de s’échapper, il retrouve toujours son ennemi. Alors, faisant appel à tout son courage, il se dresse fièrement pour