III. — LES SERPENTS VENIMEUX
Il est peu d’animaux qui inspirent aussi généralement l’horreur el la répulsion que les serpents venimeux. La vue seule de ces êtres rampants, silencieux, froids et empoisonnés fige le sang dans nos veines : cette impression, quelquefois irréfléchie, est justifiée malheureusement par les terribles effets de leur morsure.
On est tranquille, on respire avec bonheur l’air embaumé de quelque parterre ; on savoure le repos sous une véranda savamment abritée des ardeurs du soleil : tout à coup, le pied, la main, glissent sur un objet d'apparence inerte, à peine entrevu, et qui disparait sans bruit : on est mordu, et si le secours n’est pas là tout prêt, on est perdu! C’est comme une trahison de la nature; on croit marcher sur un bois mort, C’est la cobra; on croit toucher des fleurs brillantes, c’est le coral, c’est le flosculus, car ces monstres revêtent parfois des parures merveilleuses d'éclat et de fraicheur.
Lorsqu'on vient d’être blessé, on n’éprouve d’abord que la douleur de la morsure. Mais bientôt on ressent un fourmillement dansles membres, puis de l’engourdissement. La langue s’épaissit, ou du moins il semble qu’elle augmente de volume. La tête s’emplit de douleurs violentes qui amènent parfois l’évanouisse-
NE ï
il il |
C’EST AUSSI UN SPECTACLE TRÈS CURIEUX QUE CELUI DES CHARMEURS LORSQU'ILS ATTIRENT LES SERPENTS PAR LEUR MUSIQUE
ment. La partie atteinte enfle, et la tuméfaction gagne de proche en proche.
Après ces symptômes communs à la plupart des cas, apparaissent les accidents spéciaux qui caractérisent la morsure des diverses espèces.
Le serpent à lunettes, si commun aux Indes, tue un homme visoureux en un petit quart d'heure; un autre, presque foudroyant, justifie le nom de cinco minulos (cinq minutes) qu'il porte à la Nouvelle-Grenade. Mais ce sont là les moins redoutables, car rien n’égale l'horreur de l’interminable supplice infligé par d’autres espèces.
Le venin du manddala naga à la propriété de rester à tout jamais dans le corps de ses victimes, et d’amener des espèces de taches assez semblables aux plaies de la lèpre, et qui peu à peu envahissent la peau tout entière. Plus terribles encore, la podridora uméricaine et la kollaga manddana de VInde donnent lieu à une lente gangrène, c’est-à-dire à la pourriture des chairs, d’abord autour de la blessure, puis sur une surface et à une profondeur qui va toujours croissant.
Les habitants des pays infectés par ces horribles bêtes ne sont pas sans avoir essayé d’une foule de contre-poisons, et dans chaque région on accorde des vertus bienfaisantes à des plantes dont on prend tantôt les feuilles, tantôt les racines, ou les fleurs ou les fruits.
Parmi ces plantes il faut citer tout spécialement le quaco de l'Amérique du Sud. C’est un arbuste élégant, à fleurs violettes, qu’on peut voir dans la serre chaude du Jardin des Plantes, et dont la propriété antivenimeuse a, dit-on, été révélée aux habitants du nouveau monde par un oiseau. Cet oiseau, sorte de faucon du Choco, a, comme le serpentaire, reçu la noble mission de détruire les terribles reptiles qui nous occupent, et s’acquitte de sa tâche avec un courage et un succès qui lui ont valu l’admiration des sauvages eux-mêmes, Il faut le voir tomber du ciel sur son rampant adversaire, le saisir d’un bec sûr, l’élever au
LES SERPENTS VENIMEUX. 129 plus haut des airs, et le précipiter sur le sol pour lécraser, Mais il ne fait pas cette guerre de tous les instants sans être atteint parfois par les crochets venimeux de ses ennemis. Sitôt mordu, il a recours à l’arbuste sauveur, et c’est le cri ordinaire de l'oiseau, kuaco, qui est devenu le nom de la plante.
Mais ce qui vaut encore micux que les remèdes contre la blessure, ce sont les préservatifs qui éloignent les serpents et les empêchent de mordre. Il paraît que ces préservatifs existent réellement, et, si nous en croyons un savant qui a voyagé dans la république Argentine, la vulgaire gousse d'ail jouirait de cette bienfaisante propriété.
Selon lui l'odeur de lPail est tellement antipathique à toute la cent rampante, qu'il suffit d’en porter deux ou trois gousses avec soi pour être absolument en sûreté au milieu d’elle.
On ajoute que la sécrétion musquée de certains mammifères
jouit du mème privilège; eton doit en conclure que les serpents
ont l’odorat assez délicat.
L'existence réelle d’antidotes puissants contre le venin est démontrée d’ailleurs par l’immunité dont jouissent, en présence des espèces les plus redoutables, les fameux charmeurs de l'Inde.
L'adresse, la rapidité de mouvement, la présence d'esprit et un long exercice sont les qualités maïitresses de ces charlatans dont tout le monde n’aurait pas choisi le métier; ils ont oénéralement pour compagnon un singe porlant sur sa tête une corbeille où se dressent un ou plusieurs serpents à lunettes; ce singe se promène avec sa corbeille jusqu’au moment où tout à coup il la jette par terre avec ses serpents, à la plus grande Joie de la foule accourue autour du charmeur. Le jongleur alors se fait mordre par un serpent, après quoi il commence son « boniment », et apprend aux spectateurs qu’il possède des pierres magiques ayant la propriété de boire le poison; le public mord à l’hamecon et le bateleur vend ses
pierres à des prix fabuleux.
ÈS
Ïl est de toute évidence que ces gens-là ont un remède assuré contre le venin des serpents, probablement ce qu’on appelle la racine de ñnagai. Mais cette racine, ils ne s’en dessaisissent pas; vous pouvez la leur marchander, ils vous la cèdent moyennant un bon prix; mais, au moment de vous la remettre, ils l’escamotent, la changent pour quelque racine vulgaire qui a la même apparence, mais non lès mêmes propriétés.
C’est aussi un spectacle très curieux que celui des charmeurs lorsqu'ils attirent les serpents par leur musique. D'une mu- ‘ sette toute primitive, faite simplement d’une noix de coco et de deux tuyaux, ils tirent des accords à faire dresser les cheveux sur la tête, des notes saccadées reproduites toujours les mêmes pendant un certain temps. On voit bientôt les serpents attirés comme par une force invincible, sortir de leurs retraites les plus cachées et avancer vers le musicien. Celui-ci, au moment favorable, laisse tomber son instrument et empoigne la bête à pleine main par le milieu du corps, sans s'inquiéter des morsures cruelles qu'il en reçoit. Sans se presser, quand le repüile est privé de ses crochets et emprisonné dans un sac, le jongleur étanche son sang, et la fameuse racine de nagaï fait disparaître aussitôt tout danger.
Une fois domptés, les serpents ne s’appartiennent plus; ils sont devenus la chose du charmeur. Il n’a qu’à faire résonner sa flûte, animal se dresse verticalement sur sa queue et se dandine'en mesure aussi longtemps qu’il plait à son maitre.
Pour finir par quelques généralités sur les serpents, disons que de tous les reptiles ce sont ceux qui en méritent le mieux la dénomination, car ils sont entièrement dépourvus de pieds, et leur corps très allongé se meut au moyen des replis qu’il fait sur le sol.
Tous les serpents ne sont pas venimeux, comme vous le savez bien; il y en a qui sont absolument dépourvus de crochets empoisonnés. La couleuvre est un animal à peu près inoffensif.
Il n’en est pas de même des grands serpents, tels que les boas,
LES SERPENTS VENIMEUX. 131 qui mangent souvent des animaux en apparence plus gros qu'eux. Au dire de beaucoup de voyageurs, le boa avale un bœuf; pour y arriver, 1l lécrase dans ses replis, l’enduit d’une salive gluante, et dilate d’une façon effrayante ses mâchoires et son gosier. Cette opération est fort longue, et quand elle est accomplie, le serpent est dans un tel état de torpeur, qu'on peut l’approcher et le tuer sans danger ,