Vicror HuGo, la Légende des siecles
Mais voilà qu’un homme passe, et qui, le trouvant laid lui met son lalon sur la tête; puis une femme, qui lui crève l'œil « du bout de son ombrelle ». D'autres bourreaux arrivent pour lachever; ce sont des écoliers qui crient :
« Tuons ce vilain animal, Et puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal! » Et chacun d'eux, riant, — l'enfant rit quand il tue, — Se mit à le piquer d’une branche pointue, Élargissant le trou de l'œil crevé, blessant Les blessures, ravis, applaudis du passant; Car les passants riaient; et l'ombre sépulcrale Couvrait ce noir martyr qui n’a pas mème un ràle. Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait Sur ce pauvre être ayant pour crime d’être laid. 11 fuyait, il avait une patte arrachée; Un enfant le frappait d’une pelle ébréchée ; Et chaque coup faisait écumer le proscrit; Et les enfants disaient : « Est-il méchant! il bave! » Son front saignait; son œil pendait; dans le genêt Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait: On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre.
Tout à coup les enfants ont une idée :
Allons pour l’achever prendre une grosse pierre. Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase, C'était de la fureur et c'était de l’extase;
Un des enfants revint, apportant un pavé,
Pesant, mais pour le mal aisément soulevé,
Et dit : « Nous allons voir comment cela va faire. » Or, en ce même instant, juste à ce point de terre, Le hasard amenait un chariot très lourd
Trainé par un vieux àne écloppé, maigre et sourd ; Cet âne harassé, boiteux et lamentable,
Après un jour de marche approchait de l’étable;
Il roulait la charrette et portait un panier,
Chaque pas qu'il faisait semblait l’avant-dernier ; Cette bête marchait, battue, exténuée ;
Les coups l’enveloppaient ainsi qu'une nuée ;
11 avait dans ses yeux voilés d’une vapeur
Cette stupidité qui peut-être est stupeur,
Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue,
Et d'un versant si dur, que chaque tour de roue
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Était comme un lugubre et rauque arrachement; Et l’âne allait geignant et l’âänier blasphémait, La route descendait et poussait la bourrique ; L'’âäne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique, Dans une profondeur où l’homme ne va pas.
Les enfants, entendant cette roue et ce pas, Se tournèrent bruyants et virent la charrette : « Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête! Crièrent-ils, vois-tu, la voiture descend Et va passer dessus, c’est bien plus amusant. » Tous regardaient,.
Soudain, avangant dans l’ornière Où le monstre attendait sa torture dernière,
L’âne vit le crapaud, et, triste, — hélas! penché Sur un plus triste, — lourd, rompu, morne, écorché,
Il sembla le flairer avec sa tête basse;
Ce forçat, ce damné, ce patient fit grâce;
Il rassembla sa force éteinte, et, raidissant
Sa chaine et son licou sur ses muscles en sang, tésistant à l’ânier qui lui criait : « Avance ! » Maitrisant du fardeau l’affreuse connivence, Avec sa lassitude acceptant le combat,
Tirant le chariot et soulevant le bàt,
Hagard, il détourna la roue inexorable,
Laissant derrière lui vivre ce misérable ;
Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.
Alors, lâchant la vierre échappée à sa main,
Un des enfants, — celui qui conte cette histoire, — Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire Entendit une voix qui lui disait : « Sois bon! »
La poésie pleure sur le crapaud. La science le réhabilite : elle démontre 4° que le crapaud n’est pas nuisible; 2 qu’il est utile.
Aux accusations de sorcellerie, il n’y a qu’à hausser les épaules; même dédain pour les prétendues vertus thérapeutiques. Les crapauds ne lancent pas de venin. « Quand on les tourmente, dit M. Carl Vogt, ils émettent souvent par derrière un liquide clair comme de l’eau; la grenouille en fait autant, et aucun homme ne regarde chez elle ce liquide comme venimeux; c’est presque de l’eau pure que ces animaux projettent hors d’eux de cette manière à laide de leur vessie, et il n’y a pas le moindre poison là dedans.