IV. — LE POISSON ARC-EN-CIEL DE L'INDE
Pour léclat des couleurs, l’arc-en-ciel le dispute au ceyprin doré, mais il le surpasse beaucoup en intérêt en ce qui concerne ses mœurs. En effet, les poissons n’ayant pas ordinairement un sentiment bien vif de la famille, puisque souvent le mâle et la femelle ne se connaissent même pas, une espèce qui prépare un nid pour ses petits mérite une attention considérable. Or l'arc-en-ciel fait un nid.
I n’est pas le premier chez qui l’on ait observé cette prévoyance ; un pelit garçon nommé Lecoq, à force de patience, et guettant nuit et jour des tpinoches, avait fait cette découverte étonnante pour tous ceux qui croyaient connaître à fond les mœurs des poissons : l’épinoche construit un nid pour sa jeune famille, tout comme l'oiseau le plus tendre.
Nous suivrons ici des observations plus récentes.
L’arc-en-ciel de l'Inde se fait remarquer, outre ses vives couleurs, par la présence d’un long fil substitué aux nageoires ventrales. Il vit dans les étangs et les fossés des pays arrosés par le Gange. Sa plus grande longeur est de 4 centimètres. C’est un bijou de poisson.
Toutes les particularités de sa nidification ont été suivies par M. Carbonnier dans son aquarium.
Aux approches dela ponte, le mâle commence à préparer son nid. Prenant avec sa bouche un peu d'herbe et de mousse, il l’apporte à la surface de l’eau. Ces végétaux, en raison de leur densité plus grande que celle de l’eau, tomberaient bien vite au fond; mais notre travailleur hume à l'extérieur quelques bulles d'air qu'il place, en les divisant immédiatement, sous les plantes pour les soutenir et les empêcher de descendre. Il recommence à diverses reprises et forme ainsi, le premier jour, une île flottante de 8 centimètres de diamètre. Le lendemain, le mâle continue ses provisions d’air, qu’il accumule cette fois vers le
LE POISSON ARC-EN-CIEL DE L'INDE. 153 point central. Les bulles exercent de bas en haut une poussée dont la conséquence est le soulèvement du disque végétal, qui se transforme, au sortir de l’eau, en une sorte de dème se balançant à la surface.
Le nid terminé au dehors, le poisson s’occupe à lui donner une fixité qui l’abrite du raufrage. À cet effet, autour de son dôme il établit, avec les mèmes matériaux (plantes et bulles d'air), un cercle horizontal de 2 centimètres de large, ce qui donne à l’ensemble la forme générale d’un chapeau mou à larges bords, s’élevant de #4 à 5 centimètres au-dessus de l’eau.
Ce travail achevé, il égalise le nid à l’intérieur, et pour cela il rampe pour ainsi dire en tous sens et glisse sur les parois pour en adoucir les surfaces. De son museau et de sa poitrine il presse ce feutre avec force. L'un des rameaux est-il trop saillant, il le prend et l'emporte. C’est en tournant et en refoulant le mur de tous côtés qu’il réussit à bien l’arrondir.
Le toit protecteur établi, le mâle tourne autour de la femelle, lui montre l'éclat de sa robe et semble vouloir l’inviter à le suivre. Bientôt cette dernière pénètre dans le nid.
Après la ponte, la femelle s'éloigne pour toujours du toit conjugal, abandonnant au poisson mâle les soins de l’éducation de la famille, labeur dont il s’acquitte avec un zèle tout paternel. Recueillant avec sa bouche les œufs épars dans les herbes, il les place dans le nid et les dispose avec ordre; puis il sort du nid. et avec une activité extrême se met en devoir d’en rétrécir l'entrée. Ce travail terminé, il s'éloigne et tourne autour de son édifice, pour en examiner l’ensemble, non sans inquié tude. En effet il va souvent chercher de nouvelles bulles d’air, qu’il place avec intention sous les points douteux ou sous les parties menacées.
Au bout de soixante-dix heures d’incubation, l’arc-en-ciel, sachant que les œufs réclament de nouveaux soins et un milieu tout autre, perce le sommet du nid. Les bulles d'air s’échappent, et le dûme s’affaisse à l'instant sous l’eau, emprisonnant
tous les embryons, dont l’existence commence à se manifester.
Craignant que les petits n’échappent à sa sollicitude, le père se met en devoir de leur créer une nouvelle barrière, il parcourt le bord externe du tapis flottant, et, le tirant avec force, en désunit le feuire. Il obtient ainsi une bordure, une sorte d'effilé pendant où les fuyards ne sauraient trouver passage.
Alors sans inquiétude de ce côté, il prend ses petits dans sa bouche et les déplace par intervalles, ramenant toujours vers le centre ceux de la circonférence. Si quelques jeunes poissons se risquent dans le sens vertical, il va les chercher et les rapporte au gite protecteur.
Cette surveillance dure ainsi jusqu’au moment où les embryons, ayant subi leur complète évolution, ont pris de la force et de l’agilité. Leurs fuites multipliées et fréquentes annoncent au père la fin de ses fatigues, qui a lieu huit où dix Jours après l’affaissement du nid.