VII. — LE REQUIN
« Le requin, dit Lacépède, est véritablement le tigre de la mer. Recherchant sans crainte tout ennemi; poursuivant avec plus d’obstination, attaquant avec plus de rage, combattant avec plus d’acharnement que les autres habitants des eaux; plus dangereux que plusieurs cétacés, qui presque toujours sont moins puissants que luis inspirant même plus d’effroi que les baleines, qui, moins bien armées, et douées d’appétits bien différents, ne provoquent jamais ni l’homme ni les grands animaux; rapide dans sa course, répandu sous tous les climats, ayant envahi, pour ainsi dire, toutes les mers; paraissant souvent au milieu des tempêtes; aperçu facilement par l'éclat phosphorique dont il brille au milieu des ombres des nuits les plus orageuses; menaçant de sa gueule énorme et dévorante les infortunés navigateurs exposés au naufrage, leur fermant toute voie de salut, leur montrant en quelque sorte leur tombe ouverte, et plaçant sous leurs yeux le signal de la destruction, il n’est pas surprenant qu’il ait reçu le nom sinistre qu’il porte, et que, réveillant tant d'idées lugubres, il rappelle surtout la mort, dont il est le ministre. Requin est en
effet une corruption de Requiem, qui désigne depuis longtemps, en Europe, la mort et le repos éternel, et qui a dû être souvent pour des passagers effrayés l'expression de leur consternalion. »
La vue du requin a vraiment quelque chose d’épouvantable. Sa taille atteint souvent 10 mètres; mais ce qui frappe surtout en lui, c’est sa bouche, dont l’ouverture, en forme de demicercle, est placée transversalement au-dessous de la tête et derrière les narines. Le contour de la mâchoire supérieure d’un requin de 10 mètres est d'environ 6 mètres; et comme son gosier est d’un diamètre proportionné, on n’est pas étonné de lire dans les récits des voyageurs que les grands requins peuvent avaler un homme tout entier, et que, lorsqu'ils sont morts et gisants sur le rivage, on voit quelquefois des chiens entrer dans leur gueule et aller chercher jusque dans l’estomac les restes des aliments dévorés par l’énorme poisson.
Lorsque cette gueule est ouverte, on voit au delà des lèvres, qui sont étroites, et de la consistance du cuir, des dents plates, triangulaires, dentelées sur leurs bords et blanches comme de l'ivoire. Chacun des bords de la partie émaillée, qui est hors des gencives et qu’on appelle la couronne, a environ 5 centimètres de longueur dans les requins de 10 mètres. Le nombre des dents augmente avec l’âge de l’animal. Lorsqu'il est très jeune, il n’en montre qu'un rang; mais lorsqu'il a atteint toute sa force, sa gueule est armée, dans le haut comme dans le bas, de six rangs de dents fortes et taillées en scie. Ces dents sont logées dans des cellules membraneuses qui se prêtent aux différents mouvements que les muscles placés autour de la base de la dent tendent à lui imprimer. Le requin peut coucher en arrière ou redresser à volonté les divers rangs de dents dont sa bouche est garnie; il peut les mouvoir ensemble ou séparément, ne montrer qu’un ou deux rangs, ou, les mettant toutes en action, atteindre sa proie de tous ses dards pointus et relevés.