CHAPITRE XIII
EPOQUES JUft&SSIQDB ET CttiTACÉE.
A l'époque où nous sommes arrivés, quatre
grandes terreâ existaient sur l'emplacement actuel e l'Europe, indépendamment d'iles nomBreuses. niais peu imporlantea. La Bretagne s'étendait à l'ouest et comprenait une partie de l'Angleterre et de l'Irlande; au nord s'élevait la presqu'île Scandinave; à l'est, tout le terrain gui s'étend depuis Dunkerquejufqu'à Leipsick; enfln, au sud, ce qu'on □omme aujourd'hui le plateau central de la France, autrement dit 1" Auvergne et une partie dos départements adjacents. Les terrains sur lesquels s'élèvent aujourd'hui les capitalesdu monde civilisé, Paris, Londres, Berlin. Vienne, Rome, Madrid, étaient encore au fond des eaus. Les Alpes et les Pyrénées n'étaient pas encore sorties del'abime; les Vosges, et le Cantal étaient les seules montagnes de la partie du monde antédiluvien, outre les collines de la Bretagne, de la Vendée et du Rhin Cet état dechoses dura longtemps, si nous en jugeons par la puissancB des formations auxquelles donnèrent naissance les sédiments nouveaux déposés par les eaux. , Jusqu'à présent, la flore et la faune possibles, et surtout cefles du terrain houiller, dénotent partout le même climat tropical ; on voit les mêmes espèces se développer aussi abondamment et avec autant de puissance dans les contrées septentrionales de
102 LE KOHDB AVANT LB DfiLDCB
l'Allemaene ou de l'Écoase, que dans VAmériqiie dn Sud. Il en est tout autrement àl'époque où nous Bommes airiTés; les plantes elles animaux commencenL â varier selon les dlÉférentes contrées. On ne peut expliquer ce fait qu'en admettant des variées de climat; et il devait en être ainsi du moment où l'atmosphère, en grande partie libérée de ses vapeurs d'eaux et de son acide carbonique, avait acquis plus de transparence et permis l'action da Soleil Burla surface terrestre qui. dès lors.pouvait se refroidir plus rapidement par son rayonnement dans l'espace. Ce refroidissement devait s'accomplir d'autant plus promptement dans les contrées qui ne reçoivent qu'obliquement les rayons dn Soleil, ou qui en sont privées pendant six mois de l'année, comme les régions polaires.
Cependant, la Terre tout entière avait encore, à celte époque, une température très-élevée, et pouvait produire sur toute sa surface des plantes ei des animaux qui, aujourd'hui, ne sauraient exister dans lescontrées où se fait sentir le froid de l'hiver. Ce n'est que dans la suite des siècles, que les . régions polaires perdront, peu à peu par le rayonnement de la terre dans l'espace, leur chaleur propre, au point de n'avoir plus, comme aujourd'hui, que celle qui résulte de faction du Soleil: mais dès l'époque où nous sommes arrivés, ou voit les animaux et les plantes des tropiques disparaître peu à peu des régions polaires, et dès â présent l'on commence à remarquer, selon les climats, certaines différences, moins tranchées sans doute qu'elles ne le sont aujourd'hui, mais telles néanmoins qu'une observation attentive en démontre l'existence.
Les couches sédimentaires qui succèdent au trias sont des grès et des calcaires, a l'ensemble desquels ou a donné le nom de lerrain jurassique, parce que les montagnes du Jura en sont principalement formées, et l'on a divisé cette formation en deux étages : celui du Lias et l'étage OoUtique.
Le lias, qui constitue la base du terrain jurassique, est composé de couches arénacées, et surtout de ce grès quarlzeux blanchâtre ou jaunâtre qui sert de pierres â bâtir. Au dessus sont des calcaires compactes bleuâtres, grisâtres ou jaunâtres, souvent remplis de coquilles, parriii lesquels dominent la
LE HOKDB AVANT LE DËLUCB 103
Griphée arguée, des bélemnites, des ammonites, des
nautiles, des trigooies, des huîtres, des peignes,
des térébratules , etc.,
de nombreux polypiers,
des enclines, des pois- i
sons ganoïdes qui, tous,!
appartiennent à des 1
fenres éteints et surtout ' es reptiles qui, par leur nombre, leur grosseur et leur stmclure extraordinaire forment le IraJt le plus caractéris-
Uflue des débris orga- ng,47— GrypHêBirqué^ niques du lias.
Les ammonites, qui se montrent dès les terrains de transition . et traversent toutes les formations géologiques, jusqu'à la craie inclusivement, sont surtout abondantes en espèces dans les couches du lias. Toutes diffèrent suivant l'ancieuneté des ter* rains dans lesquels on les trouve -, toutes varient beaucoup pour la forme et encore plus pour la gran-
Fig. iB. — Ammoaile- F!g. 49. — Coupe d'ammonile.
deur. Les unes oflrent à peine la grosseur d'une lentille, d'autres ont, au contraire, plus de quatre mètres de circonférence.
Comme le nautile, — le seul genre de cette famille qui ait survécu, —l'ammonite est composée de trois parties essentielles : 1° d'une coquille extérieure, ordinairement discoïde ornée i sa surface de cCites
lOi LE HONDE AVANT LE DÉLUGE
cnii en augmenlent la solidité; S" d'une série de chambres a air pratiquées dans l'intéripup, et formées par des cloisons transversales qui divisent l'intérieur de la coquille; 3" d'un siphon ou tuyan qui commence au fond de la chambre extérieure, et de !â se continue à travers les chambres à air jusqu'à l'eitrémilé la plus intérieure de la coquille.
Cette coquille, comme celle du nautile, remplissait le double but d*> protéger le corps de l'animal, et de lui permettre de s'élever à la surface et de descendre au fond des eaux. De même que celui du nautile, l'animal de l'ammonite était logé dans la chambre ■ la plus extérieure. A mesure qu'il s'accroissait, il laissait derrière lui des espaces gui devenaient successivement autant de chambres
Fig' M. — BelemiiUe
à. air destinées à augmenter le pouvoir du Qotleur. Ce flotteur dont l'action était réglée par le siphon, formait un instrument hydraulique d'une extrême délicatesse, au moyen duquel l'ammonite pouvait, comme nous l'avons déjà dit, monter tantôt à la surface des vagues et tantôt opérer le mouvement contraire.
Les hélemnites (de Betemnon, flèche.l sont des coquilles intérieures appartenant à des mollusques céphalopodes irès-rappruchés des calmars actuels; leur nom vient de ce que leur coquille intérieure cloisonnée et traversée par un siphon est enveloppée d'un étui fibreux conique ressemblant à la poiotfi de fer d'une flèche. Ontrouve parfois avec lesbélemnites des sacs à. encre qui out 30 centimètres de Ion-
gueur, preuve évidente que les animaux dont jls proviennent atteignaient une taille assez confliilérable. En outre, comme les céphalopodea nua sMit les seule qui, jusqu'à ce jour, aient présenté de pareiia réservoirs, on pfut en conclure que le corps de8 iiélemnltes n'était point protégé par une coquille eiteme.
On a également découvert dans le lias des réservoirs A. encre asuociés A des lames cornées en forme de plume, qui ont incontestablement appartenu à. des calmars fossiles. Ces réservoirs sont encore distendus comme s'ils faisaient partie de l'organisation d'un corps vivant et l'encre qu'ils renferment, quoique considérablement durcje, n'a pourtant rien perdu de ses qualités premières; broyée sous la meule, elle peut être employée aux mêmes usages que la sépia de nos peintres modernes, comme
Pig. 51 al 5!. — Os de bèlemoitea.
le docteur Bucltland l'a prouvé en représentant les restes ducalmar avec l'encre fossile de ce céphalopode ». , . ,
Bo fait de poissons ce sont principalement des débris de squales que l'on rencontre ; on trouve à l'état fossile des dents, des nageoires etd'autresdébrisqui permettent de juger des dimensions considérables de quelques-uns, et la quantité de ces débris fait comprendre combien ils étaient nombreux. Mais^ à cette époque, les plus singuliers et les plus terribles habitants de la terre et des eaux étaient dès reptiles de formes très-variées, et d'une taille souvent gigantesque. Dana ces temps reculés, ni les mammifères car-
nassiers ni l'homaie n'avaient encore paru, sur le globe ; les reptiles y régnaient en maîtres. Nous les voyons pendantdea milliers de siècles dominer dans la création et l'on peut donner à cet âge le nom de règne des reptiles. Tous ces êtres enrayants sont aujourd'hui disparus, et celte antique famille, dont le nom seul éveille en nous un sentiment d'horreur, n'est aujourd'hui représentée que par des genres comparativement très- peu nombreux.
Parmi les plus puissants de ces reptiles antédiluviens figurent les Icklfiyosaures ou poissons-lézards, ainsi nommés de la ressemblance imparfaite de leurs vertèbres avec celle des poissons.
Ces antiques sauriens, dont la taille atteignait quelquefois plus de sept mètres, présentaient dans leur organisation des particularités maintenant
Fig. &3. — Ichthyasaiire.
départies aux diverses classes et aux diverses ordres d'animaux, mais qu'on ne trouve plus réunies dans
un seul et même genre. Ainsi, ils avaient tout à ta fois, le museau d un marsouin, les dents d'un crocodile, la tête d'un lézard, les vertèbres d'un poisson et les nageoires d'une baleine. Leur corps monstreui se terminait par une queue longue et d'une force prodigieuse.
La tête avait chez certaines espèces, plus de deux
mètres de longueur. Leurs yeux énormes étaient
entourés d'une sëi'ie de pièces osseuses analogues à.
cellesqui entourent lesyeux de plusieurs oiseaux.
T> — ijup rétraction ces pièces osseuses augmentaient
ivexité de la partie antérieure de Tœil et le
formaient en microscope; en reprenant leur
on naturelle, elles en faisaient un télescope.
T,Go(><^ic
LB MONOE k^AHl LE DÉLUGE 107
Ga curieux instrament d'optique per[nettal.t à l'ichthyosaure de découvrir sa proie de loin comme
de près, dans l'obBcurité de la nuit et dans les abîmes de la mer; telle est au moins l'opinion de deux savants illustres, Bucklamlet Cuvler. Les mâchoires de certaines espèces d'ichthyosaures — car il en existait plusieurs — étaient armées de 180 dents coniques. Les vertèbres de ces animaux, au nombre de plus de cent, étaient creuses comme celles des poissons, structure admirablement adaptée aux mouvements que ces animaux devaient exécuter dans le milieu qu'ils habitaient; leurs côtes, nombreuses, minces , longues, très-arquées, annoncent que la cavité pectorale était fort vaste ; structure qui permettait probablement i. l'animal d'introduire dans sa poitrine une grande quantité d'air, et de plonger
Fig. M. — Coproliths d'ichlliyoEaun.
longtemps sans venir respirer à la surface des eaux. Les membres antérieures ressemblaient i ceux de la baleine etoccupaient  peu près la même
Elace ; mais outre ces rames élastiques et puissantes, 13 ichthyosaures en avaient deux autres plus petites, placées à la partie postérieure du corps ; ces dernières manquent chez les cétacés où elles sont remplacées par une queue plate et horizoQtale destinée aux mômes usages.
Non-seulement les géologues sont parvenus â Teconstruire de toutes pièces ces reptiles singuliers; mais ils sont encore parveouti à déterminer leur genre de nourriture, tes dimensions, la forme et la structure de leur estomac et de leurs intestins. On trouve en effet à l'état fossile lesexcrémenls pétriflôs de ces animaux; ces coprolithes, comme on les appelle, contiennent assez fréquemment le3 restes â
lOS LB MONDE AVANT LE DËLDGE
moitié digérés despoîesons et des reptiles dont les ichtIiTosaures faisaient leur nourriture. En outre l'élat d'enroulement de ces coproli thés nous apprend que leursiutestina, comme ceux des chiens de mer et des raies, étaient disposés en spirale.
Fig. 55. — PléeioBaure.
L'ichthyosaure, conformé pour nager, devait
vivre dans des mers peu profondes ; il respirait l'air
en nature, et l'analogie voulait qu'il vint déposerses
CBuis sur le sable du rivage, pour les faire éclore à
Fig. 56. — MégaloSBure.
la chaleurdu soleil, comme font tous les sauriens. Eh bien, il n'en était pas ainsi, comme est venue le
Ïirouver uiie découverte singulière. On a en effet, louvé dans le lias du Sommerset, le squelette com-
lE ¥OSDB AVABT LE DÉLUGE 109
pletd'unichthyoaaure femelle. danBlebaHsiaduquei était couché, la tête tournée du côté de la queue de l'a ni mal- m ère, le squelette d'un autre animal de même espèce en miniature, comme si, surprise par quelque cataclysme au moment de mettre bas, lamère avait été foudrbvée avec son produit. Les savants naturalistes Buckiand et Owen qui ont esaminé avec le plus grand soin celte remarquable trouvaille sont convaincus qu'il en est ainsi.
Si l'on considère que les requins, qui ont aussi le gros intestin contourné en spirale, sont vivipares; que quelques reptiles, les vipères entre autres et les salamaodres sont également vivipares, on s'étonnera moins quecettequalitéMt inhérente â, l'ordre des ichthyosauriens.
Si richtîiyosaure est un animal curieux, le plésiosaure l'est encore davantage; les formes de ce monstre sont même tellement fantastiques qu'on le prendrait pour le produit d'une imagmation en délire, 8i l'on netrouvait assez fréquemment son squelette fossile presque entier dans plusieurs contrées de l'Europe et même en France. Ce sont, dit Cuvier, ceux de tous les reptiles et peut-être de tous les animaux fossiles gui ressemblent le moins à tout ce que l'on connaît. li avait une tête de serpent, armée ce dents puissantes et crochues et supportée par un cou d'une longueur prodigieuse. Son corps, plutôt court, cylindrique et arrondi, était peut être couvert d'écaillés. Au point de jonction du cou et du tronc, une forte charpente osseuse supportait les nageoires, semblables â celles de l'icnthyosaure, mais plus longues et plus élancées; les nageoires postérieures, pareilles aux antérieures, sont placées tout près de lexlrémitédu tronc. La queue, de la longueur du tronc, était arrondie. On pourrait comparer cet étrange animal â un énorme serpent caché dans la carapace d'une tortue. Quelques espèces atteignaient de neuf à dix mètres de longueur. Le plésiosaure devait nager vigoureusement. La tête, qu'il portait très-haut, embrassait de ses grands yeux un vaste horizon, et si les nageoires ne l'amenaient pas d'un seul bond sur sa proie, il pouvait y suppléer en lançant en avant, grâce à la longueur du cou, sa gueule armée de crocs formidables.
Le Mégalosaure était un crocodile gigantesque de
quinze à seize mètres de long. l\ vivait principalement sur les terres découvertes. Essentiellement carnassier, il faisait sa proie des reptiles plus petits que lui, crocodiles, tortues, etc.; peut-être même
poursuivait il dans l'eau les poissons et les plésio-
Un reptile plus gigantesque encore était l'Iguanodon, ainsi nommé parce que ses dents présentent de nombreuses analogies de structure avec celles des modernes iguanes, dont il était très-voisin.
Fig . S8. — Téléoaaure.
Gomme ces derniers, il habitait la terre ferme ; comme eux, il se nourrissait de substances végétâtes; comnie eux, enfin, il portait une pointe osseuse conique sur le milieu du nez. Mais, tandis que les
iffQaneB ordinaires attellent à peine un mètre et demi, l'ifni^nodon avait vingt- quatre mètres du bout du museau A. l'extrémité de la queue, et son corps avait cinq mètres dé tour.
Le Téléosaure et le Slénéosaure, trës-rapprochës des crocodiles,fréquentaient les mers peu profondes, et devaient probablement se nourrir de poissons. Leur museau, comme celui des gavials du Gange, était grêle, trë^-allongé et garni d'un très-grand nombre de dents aiguës.
Mais, l'animal le plus singulier de cette époque féconde en animaux extraordinaires est le PtéroaaC'
Fig. 69. — PWrodactylo-
lyfo, dont les formes bizarres rappellent les fabuleux dragons de la mythologie ou les créations fantastiques du génie de Gallol. Cet être hétéroclite ofFre dans sa structure des anomalies en apparence si eitraordiuaires, qu'on le prit tour à tour pour un oiseau, pour une chauve-souris, pour un reptile volant; ce qui tient  l'existence simultanée de certains caractères évidemment propres à chacune desgrandea classes auxquelles on le rapportait. La forme de sa tête et la longueur Je son cou semblables i ceux des oiseaux ; ses ailes approchant decelles des chauvs-souris ; saqueue et son corps analogues à ceux des mammifères; tous ces carac-
tëres, joints à un cr&ne étroit comme celui des reptiles et à un bec ^arni de dents aiguës, préeeataieiit une combinaison d'anomalies apparentes que le génie de GuTÎer pouvait seul concilier. Entre ses mains, cette production de l'ancien monde, au premier coup d'œil si moDstrueuse, s'est cbansée en un des plus beaux exemples qu'ait fournis î'anatomie comparée pour prouver l'harmon-e qui a toujours régné dans la nature, lorsqu'il a fallu adapter les mêmes parties de la charpente animale anx conditions inaniment variées de, l'existence. Pour la forme extérieure, ces animaux avaient quelque ressemblance avec les ctiauve- souris ou les vampires actuels. La plupart d'entre eux — car il y en avait plusieurs espèces — avaient le museau allongé comme celui du crocodile et armé de dents coniques. Leurs yeux, d'une grosseur extraordinaire, leur donnaient probablement la faculté de voir pendant la nuit. De leurs ailes partaient des doigts terminés par des ongles puissants et crochus, au moyen desquels l'animal pouvaitou ramper oa grimper ou se suspendre aux arbres. 11 est probable aussi que les ptérodactyles étaient doués de la faculté de nager, si commune chez les reptiles, et
3ue possède aussi le chauve-souris vampire de l'Ile e Bouin. 11 était dune capable d'habiter tous les éléments, volant dans l'air, fendant les ondes ou rampant à la surface de la terre, et, comme le Satan de Milton :
Yaguéanl ou iiageanl, conri, graiit.TOleoa rampe.
Il y avait plusieurs espèces de ptérodactyles, se distinguant par le plus ou moins de longueur de leur bec et ae leur cou et par leur taille. Le plus grand étai t de la taille du vautour ', d'autres avaient la grosseur d'un canard, d'autres celle d'une perdrix ou même d'une caille.
Parmi les fossiles de cette époque, on rencontre aussi des tonnes marines d'une taille extraordinaire, se distinguant des tortues terrestres, dont nous avons également signalé la présence, iiar leur forme plus aplatie et par leurs pieds plus propres
I, apparattie
à la natation qu'à la marche. Comme elles ne peuvent faire rentrer ces membres dans leur carapace, il arrive souvent qu'on les trouve mutilées, sans doute par quelqu'un de ces voracea eauriens qui, ne pouvant dévorer la tortue tout entière, se contentait de lui emporter une patte.
L'étage oolithique, qui succède au lias, et dont la puissance atteint parfois jusqu'à 700 mètres, est caractérisé par la texture globulaire que présentent ses calcaires, dont on a comparé les grams à des œufs de poisson. Cet étage commence par desassises de calcaires jaun&tres ou rougeâtres cnargéa dîiydrate de fer. C'est à ces couches qu'appartiennent les minerais de fer eu grains qu'on exploite sur divers points de la France. Au dessus viennent des
Fig. 60. — Cryplocœnia. Fjg. 61. — MontUviltia.
alternances d'argile et de marnes bleuâtres ou jaunâtres, que les Anglais ont nommées terres à foulon, parce qu'elles servent à dégraisser les draps qui sortent des fabriques. Puis ce sont des calcaires oolithiques, des calcaires coquilliers, des marnes, tous plus ou moins riches en fossiles : béiemnites, ammonites, huîtres^ térébratules, trigonies, et une multitude de polypiers, souvent en auanlité tellement considérable, qu'ils y forment des bancs continus de plusieurs mètres d'épaisseur, en conservant la position dans laquelle ils ont vécu au fond de la mer.
Les polypes ou animaux des coraux ont travaillé dans cesanciennes mers comme ils le font encoreaujourd'hui sur beaucoup de rivages, principalement
114 LE MONDE AVANT LE I^LtlGB
SOUS les tropiques, A élever patiemment au fond des abîmes, des récita, des bancs calcaires, aoyans d'Iles futures et même de futurs continents. Les écueils qu'on trouveeugrandnombre dans L'OcéaaPaciflque n'ont pas d'autre origine. L'étoanement est grand lorsqu on considère la petitesse de ces animaux au corps mou et presque gélatineux, architectes de ces roches solides que bat jour et nuit un océan sans repos. D'après des observations récentes, ces polypiers, qui par un travail incessant élèvent ces masses conaiderables de matières calcaires, ne peuvent vivre qu'à de certaines profondeurs, s'établissent sur des rochers à 20 ou 30 mètres envirou au dessous des eaux et A partir de ce point ils accumulent leurs produits jusqu'au niveau des mers. L'accroissement de ces dépots se fait très-lentement; mais pour ces ouvriers infatigables le temps n'est rien, et comme leur sécrétion est continue, il en résulta toujours des bancs souvent considérables. Ou en connaît de plusieurs centaines de lieues d'étendue ; mais à aucune époque ils n'ont offert un aussi grand développement que dans les terrains jurassiques, car on peut dire sans exagération qu'ils ont bâti la moitié de toutes les montagnes calcaires du globe. Si l'on examine, en eQ'et, un fragment de ce calcaire, on n'y verra d'abord qu'une texture grenue très-ordinaire, mais en le regardant à travers une loupe, on reconnaît bientôt que toute lacassure de la pierre est couverte de petits dessins réguliers résultant des cellules éioilées qu'habitent ces animalcules. Les ammonites, les bélemnites, les nautiles y forment aussi parfois des amas considérables.
Les polypiers et les mollusques ne sont pas les seuls habitants des mers jurassiques ; les poissons y sont également très-nombreux; les bancs calcaires de Solenhcfen, en ÂUemagoe, en sont pétris. ti'ichthyosaure, le plésiosaure, le mégalosaure, armés jusqu'aux dents, continuent à régner en tyrans sur 1 empire des mers.
Mais le fait le plus intéressant de l'histoire paléontobgiquedu terrain jurassique, c'est la première apparition des mammifères. Comme on doit s'y attendre, ce sont les espèces inférieures, les moins parfaites de la classe, qui apparaissent d'abord. Les
LG NONDE AVANT LE DÉLUGE llS
Testes trouvés dans les carriëreg de fichiste de Stonegfîeld sont des débris de dîdelpbes oumarsu-
Îiaux, petits animaux voisina des i^arigurs actuelles e l'Amérique et de l'Australie. Par leur système dentaire et par leur mode de reproduction, les didelphes sont moins éloifrués des reptiles que toute autre famille de mammifères. Chacun sait, en effet, que ces derniers font leurs petits vivants et les allaitent pendant le premier âge. tandis que les reptiles, à fort peu d'exceptions près, font des œufs dont ils abandonnent l'incubation à la chaleur du soleil. Les petits que le didelphe met au monde sous forme de petites masses gélatineuses et charnues ne sont pas des œufs, puisqu'elles n'ont pas d'enveloppes; mais ce ne sont pas non plus des petits
Pig. 62. — TetiBganolepig, poissoD jurisriqae-
vivants ; car elles sont informes et privées de mouvement. Elles restent attachées au sein de leur mère dans une immobilité parfaite pendant une cinquantaine de jours, abrilees dans une espèce de poche que forme un repli de la peau. Au bout de ce temps, les petits se sont développés, et, alors seulement, ils sortent de la poche. Cette reproduction est donc, en quelque sorte, ovovivipare, mode de génération qui se retrouve chez certains reptiles et même dans quelc[iies poissons. C'est déjà plus que la reproduction ovipare de la généralité des reptiles, mais ce n'est pas encore la reproduction vivipare des mammifères.
Lesoulëvementdes terrains jurassiques, auxquels se rattachent les montagnes de la Cûte-d'Or et des
Il6 LE VOXDB ATAJn- LE DÉLtlCe
Cévennes, iDodifia la configaration de l'Europe da Trias. Le bras de mer qui séparait ta Brelagiie du
Elateau central de la France, d'une part, et de l'Altmagoe. de l'autre , fut comblé, et il ne subsista plus en Europe que deux grandes terres au lieu de quatre : au nord, la Scandinavie qui resta presque sans changement, et un immense croissant doal le sommet se trouvait vers Perpignan, et dont le» deux extrémités se tournaient, l'une vers l'estrémité de l'Ecosse, et l'autre vers Cracovie. Un grand nombre d'iles émergeaient en outre du sein de la mer; l'uned'eliescomprenaitunepartledela Corse actuelle, une autre l'emplacement sur lequel devaient s'élever plus tard les Pyrénées. La plus importante par son étendue s'allongeait paralfèlementàla branche orientale du croissant continental depuis Briancon jusqu'à Inspruck. Ainsi se forme peuâ peul'os'saturedu globe, et, a mesure que notu avancerons dans la suite des siècles, noua verrons les terres s'élever et s'élendre, le bassin des mers B'étrécir et gagner en profondeur ce qu'il perd ea étendue.
Après la convulsion occasionnée par le soulèvement du terrain jurassique, de nouveaux dépôts sérlimentaires recommencent à se former.
Ce sont d'abord des couches alternatives de calcaire, de sables ferrugineux, d'argiles, etc. [étage des sables ferrugineux). Au dessus se déposent des marnes bleues et des grès verts, auxquels succède une craie parsemée de grains verts, provenant des gréa et nommée! pour cela craie verie ou chioritée (étage glauconieux oudes grès verls). Puis viennent enlia de puissantes couches de craie blanche dont le dépôt a drt se continuer pendant un grand nombre de siècles, car leur épaisseur dépasse parfois 201) mètres. C'est l'étage crayeux auquel l'époque entière doit son nom.
Cette craie, presque entièrement composée de carbonate de chaux, est massive, tendre et tiacante, souvent mélanuée d'une quantité plus ou moins dont on la débarrasse facilement V en fabriquer le blanc d'Kspagne.
le renferme à sa partie supérieure ix, soit en rognons, soit en lits, . pierre à briquet et â fusil ; mais,
dans sa partie inférieure, la craie cesse de contenir des silex et devient marneuse. Elle prend alors une certaine dureté et passe même à l'état de pierre solide, susceptible d'être employée dans les constructions; on la nomme alors tu ffeau. L'élégante cité de Tours n'est Mtie que de celle craie lulTeuse. Cette pierre poreuse et si tendre, qu'elle se laisse entamer au couleau, durcit peu à peu au contact de l'air, comme le tuf auquel les architectes et les géologues l'ont assimilée.
La surface sur laquelle s'étend la craie est coDsidérable ; on peut la suivre du nord-ouest au sud-est, depuis l'Irlande jusqu'à la Crimée, sur une longueur de 1,500 kilomètres, et, en travers de cette direction, depuis la Suède jusqu'à Bordeaux sur \ine autre longueur de 1,100 kilomètres. Elle est très-développée en Angleterre et en France, et il est évident que ces coucbes appartiennent â une seule et même formation et qu'elles se sont déposées avant l'existence du détroit qui sépare ces deux contrées, car les couches de chaque côté sont paifaitement identiques, comme on peut le voir par la composition des falaises, en sorte qu'elles ont été formées dans une seule et même mer qui couvrait le bassin de Paris ei celui de Loudres.
Mais d'où venait cette craie?
Estelle, comme l'ont prétendu quelques géologues, un précipité formé des particules les plus fines restées en suspension dans les eaux après le dépôt des particules plus grossières, et provenant comme elles de la désagréîialion des roches préexistantes, ou s'e?t-elle formée, pendant une longue période de siècles, des débns des myriades de coquilles, de polypiers et de corallines qui vivaient à cette époque dans les mers ?
La craie consiste en carbonate de chaux tout â fait semblable au produit des détritus des testacés et des coraux; elle paraît due, en efi'et, à la rtécomposition des parties solides de ces animaux. En étudiant les îles de coraux du Pacillque, Darwin a observé plusieurs bassins ou lagunes, environnés et presque clos par des récifs madréporiques. sur le fond desquels se dépose une vase calcaire blanche et molle, qui résulte, non-seulement de la trituration des corallines ou plantes calcaires, de coraux,
^.oogk
118 LB MONDE AVANT LE DfiLtGE
de molluaqueB, d'échinodermee, da crustacés et de foramlDifèreB, mais eacore de la matière fécale rejetée par les échiaodermes, le Btrombus géant — espèce de grand mDUusque — et les poissons coralloçhages, (Jeux -ci, en légions innombrables, rongent paisiblement les coraux vivants de la même maniôre que les quadrupèdes lierbivores broutent le gazon. Leurs mtestios, quand on les ouvre, sont remplis de craie impure et les excréments qu'ils rejettent ressemblent à de petits cûnes de mélèzes et
Fig. 63. — DUiDinfes rcuBllea de la craie-
sont principalement composés de phospnate de chaux.
La craie qui, au premier abord, paraît totalement oepourvue de débris organiques, se montre sons le microscope remplie de fragments de coraux, de spongiaires, de coquilles, de foraminifères et d'infusoires encore plus tenus. Le tripoli, le silex, certains minerais de fer et d'autres substances minérales ont une origine à peu près semblable. Nous pouvons donc dire avec lord Byron :
. The dust we tread upon was once aiiw. >
■ La poussière que nous foulons aux piede fut jadis vivante. •■
Cette exclamation du poëte est loin d'être exagérée ; elle ne nous donne même qu'une faible idée des véritables meiveilles de la nature; car, â chaque pas, nous acquérons la preuve que la poussière calcaire ou siliceuse, non-seulement ajadia été vivante, mais encore que chaque particule, quelqu'iuvîBible
Fig. 64. — Oemeroïdea Hautelli, polHoQ crétacé.
qu'elle soit â l'œil nu, conserve encore la structure organique qui, A. des époques infiniment éloignées, lui fut imprimée par la puissance de la vie. Les divers étages de l'époque crétacée renfer-
Fig. 6b. — Beryi LeweeieiiBi9, poiRSon crétacé.
ment un grand nombre de fossiles inconnus aux époques précédentes. Parmi les végétaux ce sont quelques cycadées, des fougères et des conifères en peiit nombre, qui forment la base des rares forêts qui couvrent les montagnes; mais surtout un grand nombre de plantes aquatiques, algues, conferves, naïades diiîerant presque toutes des espèces qui les ont précédées.
^invGoo<^[c
A Mtte époqae, où une grande partie de la terre était encore sous les eaux, vivaient de nombreuses espÈccs de poissons, comme le prouvent leurs débris. lia difiërent de ceux qui les ont précédés et encore plus de ceux qui les suivront. Des requins gigantesques et voraces poursuivaient et décimaient leurs nombreuses tribus.
Sur les rivages des mers et des lacs rampaient d'énormes reptiles, des crocodiles voisins des monitors: l'un d'eux, le mosasaure, avait 10 mètres de longueur. Sa tête seule mesurait 1 m. 50, et ses mâchoires armées de dents formidables, occupaient toute cette longueur. Les doigts de ses pieds étaient palmés et sa queue longue de trois mètres, aplatie sur les côtés, large et relevée, lui servait à ramer avec vigueur en i agitant de droite et de gauche, comme font les tritons de nos jours. Cette espèce
Fis- •* — Aiicyloceras, mollusque crétacé.
futd'absrd connue sous le nom de grand crocodile de Maëitrich, parce que c'est dans les carrières crayeuses des environs de cette ville qu'on découvrit ses ossements pour la première fois.
Dj3 iciithyosaures, des plésiosaures, et d'énormes tortues ont laissé leurs débris dans les couches de la craie. On a découvert dans les carrières de Kent les ossements d'un ptérodactyle géant dont les ailes mesuraient cinq mètres d'envergure. Si le condor des Aoles peut enlever un mouton dans ses serres, le ptérodactyle géant devait bien pouvoir emporter un veau.
Les couches du terrain crétacé sont naturellement fort riches en mollusques ; venus, peignes, huîtres, térëbratules, ammonites, nautiles, trigonies ; en bélemnites ; en oursins ou échinodermes ; en crustacés : crabes, écrevisses.
Dinliii-invGotV^ic
LE MONDE AVANT LE htlVGZ 121
Le terrain crétacé renferme du gypse, du sel gemme et surtout du lignite, eepèce de houille im-
Îiarfaite dans laquelle on reconnaît eouventle tiseu igneux des végétaux. On s'en sert comme combustible dans quelques usines. Les lignitea compactes et d'un certain éclat portent le nom de jais ou de , jayet et servent à. faire des 4
Sarures de deuil. Cette subs- ' ince, dont les gisements d'étendue assez médiocre se trouvent déjà dans le terrain
jurassique, se rencontrent dans „,„ -, f.,„„:„„,
presque tous les étages supé- ^ifhSid7rSecr?.lSé'' rieurs. On en exploite un gisement assez important dans le département de l'Aude.
Le soulèvement du terrain crétacé fut une des
Fig. 68. — HeBndriaa, zoopliyte créuicé.
crises les plus violentes qu'eut à traverser la Terre; les Pyrénées, les Apennins, les Karpathes et les Balkans sursirent alors du sein des flots qu'ils rejetèrent au loin, en donnant lieu à d'épouvantables inondations.
La plus grande partie du monde actuel se trouva
Ïortée au dessus des eaux ; les deux tiers de la 'rance et de l'Angleterre furent mis à sec ; cependant Paris et Londres étaient encore au fond de la la mer.
122 LE IIONOB AVANT LR DËLCCB
L'Amérique presque tout entière existait alors, et ce continent, que noua nommons le Nouveau & cause de sa découverte récente, est peut-être en réalité l'un des plus anciens.
Fig. G9. — Pteioccera, nioUuEqae crdt&cé.
Pendant la période secondaire, c'est-à-dire dans l'immense suite de siècles qui s'écoule entre le
dépfit du terrain permien et le soulèvement des couches crétacées, les éruptions de matières ienées deviennent moins fréquentes, et les roches qu'elles amènent au jour changent de nature.
LE MONDE AVANT LB VkUXK 123
Dès les dépôts permiens, les roches d'épanchément, qui ont été ]UBqueB-lâ des granits et des porphyres, sont le plus souvent remplacées par d'autres roches égalemEntd'orijiçiDG ignée, mais ne prégentant ni le mâme aspect ni la même compoEitiDn. Ces roches, auxquelles les céoloRues ont donné le nom de serpentines ou à'opiiiolithes à cause de leur couleur verte bigarrée, gui les a fait comparer à la peau d'un serpent, sont de nature magnésienne à cassure écailleuse, elles forment des amas transrersaux ou des filons. BoUvent on les trouve en veines dans le calcaire, et il en résulte alors ce que l'on appelle le marbre vert ou serpentineux.
Dans leur éruption, ces roches ont amené des métaux en aboDoance, el l'on peut dire qu'elles sont les roches métallifères par excellence de la période eecondaire. Les fameux gîtes de platine, d'or, d'argent, de cuivre, de fer, de l'Oural et de ta Sibérie; ceux de la Californie et du Brésil, ont été produits par les érupliops des roches vertes.
La période secondaiiw n'est pas seulement riche en métaux ; tous les minéraux utiles y sont trèsrépandus. Dans le terrain permien se trouve encore le charbon; dans le trias, le plâtre, l'albâtre et lesel
femme ; dans le jurassique, les marbres, les pierres chaux, l'argile employée dans l'art céramique: dans le crétacé, la craie, les pierres de taille et a moellon. Les terrains secondaires ne sont i)as moins favorables à l'agriculture ; les dépots calcaires marneux et argileux de l'époque jurassique sont les plus favorables à la végétation i la Normandie et la Bourgogne nous en ofirent la preuve. C'est sur les grès du trias que s'élèvent les bois épais des Vosges et de la Forêt-Noire. C'est aux calcaires crayeux que la Champagne doit la qualité gazeuse et pétillante de ses vins ; mais, dans les terrains où la craie domine, comme dans la Champagne pouilleuse, la terre stérile ne produit que dM landes.
Dinliii-invGotV^ic