L RENAISSANCE PRÉSENTE
de la gîîerre du Tonkin des télégrammes d'ailleurs assez peu véridiquea et a mOme envoyé un correspond aot à Haï-Phong. Ces faits, comme on dit, se passent de commentaires et montrent le travail qui s'opère sans bruit dans l'Empire du Milieu.
Dn des obstacles naturels que les Fils de Han rencontrent dans l'assimilation des idées occidentales, c'est que leur langue officielle même — celle de la cour, que tout lettré doit pouvoir parler couramment, quelle que soit sa province — est encore dans l'enfance et a subi de très longue date un véritable arrêt de développement. Le nwnbre des mots y est très restreint. Morrisson, dans son Dictionnaire, en porte le total k 41 1, et, si rô'n distingue les aspirées, à 533. Le dialecte de Pékin n'en comprend que 397, d'après Wade, celui de Canton 707, et celui de Chang-Haï 660. De plus, beaucoup de sons européens sont absolument impossibles à prononcer pour des lèvres cliinoises. Par exemple « flanelle B devient fat-lan-yin; « imprenable » se transforme en im-pi-luk-na-pou-li; « Français n en Fo-lan-si, K Américain d en Bé-li-hi-en. Pour toutes les notions nouvelles empruntées à la civilisation occidentale, les Cbinois sont obligés de créer des mots composés, qui sont, dans leur idiome monosyllabique, une innovation au moins aussi estraordinairo que les miracles de la science peuvent l'être à leui'S yens. Ils diront : vapeurair-voiture, vapeur-air-bateau, air-nat&tion -boule, pour rendre : locomotive, steamer, ballon. Un des patois les plus singuliers qui se soient jamais créés pour les besoins du commerce est celui qui se parle à Canton, à IIong-Kong, en général, sur toute la cûte, et c\ii'q^
go LE MONDE CHINOIS.
appelle pigeon-english. C'est un composé de mots anglais et de mots chinois, malaia, portugais, également dénaturés. On pourra s'en faire une idée par ce fait que, dans le nom môme de cet argot, pigeon est une déformation de business, affaire.
Les jeunes générations chinoises luttent courageusement contre ces obstacles et elles finiront par en triompher. N'eat-ce pas déjà un phénomène hien significatif de voir un Chinois écrire couramment notre langue, collaborer à une de nos grandes revues et plaider non pas seulement en Français, mais en Parisien, pro domo sua? Cela seul en dit long sur les progrès acquis et sur les progrès qui vont suivre. Mais il y a bien d'autres Bymptûmes.
En 1879, pour la première fois dans l'histoire, la Chine montrait son pavillon sur le Pacifique. Il y a quelques années à peine, elle prohibait l'émigration de ses enfants : maintenant, ce sont les nations étrangères qui se voient obligées de repousser le flot de l'invasion chinoise, tandis que l'Empire du Milieu aflu-me le droit de ses sujets à l'hospitalité générale.
Partout, dans le monde civilisé, la cour de Pékin est représentée par d'habiles diplomates. La Chine n'est plus cette nation en décadence gui semblait pnîte à devenir la proie du premier aventurier venu : elle a pu étouffer une rébellion redoutable et tenir Ile successivement à deus grandes puissances eurones. La fortune de la guerre lui a-t-elle fait perdre
le de ses provinces éloignées, elle i-éussit à se la faire
■rendre en négociant. Non seulement personne ne la
e plus avec dédain au point de vue militaire, mais
e devient presque un facteur dans la politique eui-opéenne et les puissances les plus orgueilleuses ne dédaignent pas de rechercher son alliance. Ses eûtes sont garnies de phares et de bouées ; ses mines de charbon commencent à être exploitées par les pi-océdés occidentaux; son réseau télégraphique vient de sortir de terre, i comme d'un coup de baguette; une compagnie chinoise L possède l'une des plus grosses flottes à vapeur qui I labourent les mers ; des millions de Chinois ne s'habil- \ lent plus que d'étoffes européennes; des centaines de ■ jounes Pils de Han s'instruisent dans tous les arts et toutes les sciences de l'Occident. Sans doute, la Chine n'en est encore qu'à l' apprentissage, mais cet appren-
» tissage est déjà fort avancé et l'on ne peut douter que le plus grand pas ne soit fait.
H y a dans la tendance marquée de la Chine actuelle yers une politique moderne un élément dont on ne aaui'ait exagérer l'importance : c'est la rivalité du Japon, ïi'influence occidentale a sans doute fait beaucoup dans cette direction; les Chinois, par des actes d'étourderie ou d'aveuglement, ont souvent obligé les puissances européennes à les traiter avec rigueur et à les obliger à telle ou telle mesure, au fond peu populaire : les nations occidentales peuvent donc avec quelque raison réclamer une part directe dans la Renaissance dont les signes se manifestent en Chine. Mais un élément bien plus actif encore de cette renaissance a été la force de l'exemple japonais. La Chine, il ne faut par l'oublier, voit dans
(l'Empire du Soleil-Levant son véritable compétiteur, Selui qu'elle surveille sans cesse. Or, le Japon est entré flans la voie du progrès avec une telle fougue, une
ardeur si grande, que Ibrce a bien été à la Chine d'emboîter le paa, sous peine de se voir absolument débordée. Mais maintenant l'impulsion est donnée, le grain est tombé en bonne terre, et l'on peut compter sur une abondante moisson.
Comme le fait remarquer Balfour, un des ti-aits qui permettent le mieux de juger de la prospérité d'un pays est l'état de ses voies de communication intérieure. Les grands ileuves de la Chine, considérés à ce point de Tue, les rivières, les canaux et ruisseaux navigables dont le réweau couvre l'Empire du Milieu et en relie toutes les parties par le mode de transport le moins coûteux, sont sans analogues dans aucune partie du monde. La nature a véritablempnt été prodigue pour les Chinois, et ils ont toujours su tirer parti de' ses dons. On peut dire de ce réseau fluvial, tant au point de vue des communications qu'au point de vue de l'irrigation agricole, que c'est le système artériel du pays, la source de sa richesse, peutêtre la véritable raison d'être de sa cohésion nationale et de sa longévité absolument unique. Jusqu'à présent, de lourdes jonques, manœuvrées par des moyens primitifs avec une lenteur inouïe, ont seules le moaopcàe du trafic sur le réseau Huvial; toute tentative pour y in troduire des moyens de transport plus rapides, et particulièrement l'emploi de la navigation à vapeur, a été formellement repoussée par les autorités locales. Les fonctionnaires provinciaux semblent comprendre à merveille que, le jour où une révolution pareille sera passée dans les faits et où les étrangers pousseront jusqu'au cœur de l'empire leurs machines à vapeur, c'en sera fait des coutumes nationales, des procédés do gouvernement
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et des abus séculaires. Aussi ne négligent-ils rien pour exciter contre ces inventions diaboliques le fanatiaâlfe de leurs admiuistréSj avec l'appui de l'Académie impériale, véritable Conservatoire de l'esprit de routine, liais il ne serait pas juste d'attribuer les mêmes partis pris à tous les membres influents des classes gouvernantes. Q y a plus de dix ans que Li-Hong-Tchang, pour n'fln citer qu'un, a envoyé un jeune ingénieur chinois au Japon pour y étudier sur place le fonctionnement des chemins .de fer et l'exploitation des mines par les méthodes européennes. Ce fait seul pourrait suffire à indiquer l'in- ' flucnce prépondérante que la Renaissance japonaise a eue et aura encore sur la Renaissance chinoise.
L'idéfrqui paraît dominer chez les Chinois intelligents n'est jws précisément de fermer leur pays aux inventions et découvertes occidentales : c'est plutôt d'empêcher que les étrangers ne prennent la direction et ne monopolisent les profits de cette importation. L'histoire du petit chemin do fer de Ghang-Haï à Wou-Soung jette un jour très vif sur ce sentiment, assez naturel, il faut en convenir. On connaît les faits. Une compagnie s'était formée à Chang-Haï pour établir un petit chemin de fer suburbain et habituer les habitants du pays à la vue du « cheval de feu », Cette compagnie avait acheté les terrains nécessaires, sur une longueur de dix-huit kilomètres environ, sans s'expliquer sur ses projets; elle y avait ouvert une ligne ferrée en miniature et la locomotive Élisait déjà entendre son sifflet sur cette ligne, qiiand le vice-roi de la province, intervenaat subitement, arrêta l'exploitation, fit rembourser à la compagnie du Rbemin de fer le prix des terrains achetés et détruisit la
I né
L loi
voie. Il ne s'ea tint pas là : uq malheureux paysan qui avait vendu une parcelle de terre à la compagnie, après que les travaux étaient déjà commenéés, fut condanmé à trois mille coups de bâton, et mourut sous le bambou ; un autre Chinois, qui avait servi d'intermédiaire, reçut en plusieurs acomptes deux mille sept cents coups ; un autre encore se vit assigné treize fois de suite devant les tribunaux locaux, et à chaque comparution eut à payer cent cinquante francs d'amende, pour se voir fmalement emprisonné, quand il n'eut plus rien à donner. Enfin, le tao-lai de Chang-Haï, lin certain Feng, que la cornpagnie avait probablement acheté, se vit obligé de démen- , tir lotis ses actes antérieurs et de révoquer toutes les autorisations données par lui, dans un mémoire adressé au consul anglais et qui est absolument caractéristique. Ce mémoire expose que la construction du chemin de fer de Chang-Haï à Wou-Soung constitue une atteinte aux droits du gouvernement chinois etune véritable insulte ; que dans tous les pays du monde la faculté d'ouvrir des voies de communication est une prérogative souveraine, et que jamais on n'a vn des étrangers s'arroger le pouvoii" d'en étabhr sans autorisation; qu'au Japon même les chemins de fer, quoique construits avec des capitaux étrangers, sont restés placés sous la direction du gouvernement. Laisser des gens venus du dehors ouvrir chez elle des lignes ferrées serait de la part d^ la Chine un acte de faiblesse impardonnable et qui lajq^&drait la risée de l'univers. En Angleterre même et en^iéiiquo, aucun chemin de fer ne saurait otroélabU, ni les terres nécessaires achetées dans ce hut, sans une autorisation formelle des pouvoirs publics. Quand un étranger s'éta-
blit dans un paya qui ii'eat pas le sien, il doit observer les lois de ce pays, au moins sur les matières où les traités ne lui accordent pas de privU&ges spéciaux... Or, non seulement les traités sontmuets sur la question des chemins de fer, mais la compagnie n'avait même pas jugé à propos d'expliquer aux autorités locales quel genre de voie elle projetait et dans quel but elle se faisait céder des terres. Dans la demande adi-essée au tao-tai, il n'était question que d'une route à voUiires et non pas du tout d'une route à locomotives. Les promoteurs du projet avaient manifestement cherché à créer une confusion sur leur véritable plan, en ne se servant pas du terme habituel, une rouie à chevaux, etc.. etc... Oii voit que ce document typique ne conteste pas du tout la valeur ou l'ulilité en soi d'un chemin de fer : il conteste simplement le droit que des étrangers ont d'établir une ligne ferrée sur le territoire chinois, en quelque sorte par surprise, et sans l'autorisation formelle du gouvernement. Si courte qu'elle ait été, d'ailleurs, l'expérience a suffi à démontrer que les populations de l'Empire du Milieu ne sont nullement hostiles aux chemins de fer pour des motifs tirés du culte des ancêtres, ou du respect dû soit à la poussière des morts, soit à la terre. Tous les habitants de Ghang-Haï et des envirous prenaient au contraire un intériît manifeste aux progrès de la petite ligna do Wou-Soung, et à peine la locomotive commenf^st-trelle d'y rouler qu'on vit la foule accourir de tout Iç^^s pour contempler ce spectacle, avec un plaisir évident. Balfour, qui en a été témoin oculaire, dit que le concours des spectateurs i-essemblait à celui d'une foire et que des hommes, des femmes, des enfants
môme arrivaient de cent kilomètres à la ronde pour contempler la merveille occidentale. Mais il y a mieux encore : comme conclusion de celte affaire, que penset-on que les Chinois aient fait du matériel de ce chemin de fer, après l'avoir racheté à la Compagnie? Ils ne l'ont pas détruit. Ils se sont contentés de l'expédier sur le littoral de l'île Formose, où il sert actuellement k transporter la houille extraite du sol par les procédés européens.
S'il fallait uue autre preuve de la facilité avec laquelle les Chinois adoptent les in ventionsétraiigéi-esquandeUes ne leur paraissent pas dangereuses pom' leur sécurité ou attentatoires à leurs droits, on la trouverait dans l'empressement avec lequel ils ont récemment importé chez eux l'espèce de brouette qui sert de fiacre aux Japonais. Les ateliers indigènes coùstruisent déjà des navires à vaijeur de tout tonnage, etl'on voit ces travaux poussés activement sous l'impulsion de personnages aussi influents que Li-Hong-Tchang, Sen-Pao-Ghen ou Ting- Si-Tchang. En présence de faits semblables, il est impossible d'admettre que le gouvernement chinois ait une objection sérieuse et définitive à l'établissement des chemins de fer ; ce qu'il veut, c'est les garder dans sa main et les construire sans l'intervention des Européens.
Quand on considère sous quel jour les Fils de Han ont vu d'abord les étrangers, peut-on vraiment s'étonner qu'ils aient été depuis deux siècles si réfrâclaires aux rapports étroits avec le monde occidental? L'Em-opéen leur est apparu sous deux aspects : négociant ou missionnaire. Dans le premier cas, on peut bien croire que,
le corps des mercanlis coloniaux, pris en général, ne représentait que très imparfaitement fa fleur de l'honnèlolé et de la probité occidentale. Dans le second cas, quel usage faisaient les jésuites de l'hospitalité si gracieusement accordée par la Chine? Ils s'immisçaient dans ses aSairea et dans ses mœurs, traitaient son culte d'idolâtrie, baptisaient ses enfants à tort et à travers en les détoui-nant des traditions nationales, affichaient hautement la prétention de changer ses coutumes séculaires, de détruire sa philosophie, de bouleverser sa morale.. . Franchement, il aurait fallu une dose de bonhomie au-dessus delà moyenne pour passer indéfiniment sur de pareils griefs. Les missionnaires, il est vrai, apportaient avec eux certains progrès scientifiques, des instruments d'astronomie, l'ai't de lever les plana, quelques autres notions nouvelles. Mais, après tout, la civilisation qu'ils représentaient au dix-septième siècle filait-eUe très supérieure à celle de l'Empire du Milieu? 1 peut pardonner aux Chinois d'en avoir douté. La tcience de l'Eui'ope était alors à peine plus avancée qui; ^élle des Fils deHan. Elle n'avait rien d'éblouissant et s'imposait pas encore par des prodiges comme ceux
e la chimie moderne, de la vapeur ou de l'électricité, fit, d'auli'e part, les missionnaires avaient une soif
tésordonnôe de persécution et de martyre. Il fallait absolument qu'ils se missent en lutte avec toutes les autorités locales; ils n'étaient pas satisfaits qu'ils ne finissent par se trouver à la cangue. Peut-être leur programme politique et religieux exigeait-il impérieusement cette tactique. Encore faut-il admettre que les Chinois ne l'aient pas trouvée de leur goût. Dans
l'Empire du Milieu, comme ailleurs, les jésuites dépassèrent le but et n'arrivèrent qu'à se faire expulser. Le malheur, c'est qu'avec eux le gouvernement chinois crut longtemps devoir proscrire tout ce rjui les lui rappelait, et que cette aventure ait fait perdre deux ou trois siècles à la civilisation. Très certainement, si les jésuites avaient été de. simples missionnaires de la science, le résultat aurait été tout différent. Aujourd'hui, ce sont les Chinois eux-mêmes qui reprennent cette croisade, à leur propre compte : il y a des chances sérieuses pour qu'elle soit couronnée d'un plein succès.
L'art japonais et l'engouement d'ailleurs si légitime dont il jouit présentement en Europe ont Tait du tort à l'art chinois. A lire les dithyrambes écrits depuis quinze ou vingt ans sur ce sujet, ne croirait-on pas que les Japonais sont les Athéniens de TOrient, tandis que les Chinois en sont les Vandales ? Rien de plus injuste et de plus superûciel. C'est à peu près comme si l'on s'avisait de célébrer exclusivement les mérites de l'École française au détriment des écoles d'Italie, et de nier le Véronèse, sous préteste qu'on admii-e Fragonard. Que le goiit occidental, et spécialement le goût français, soient plus particulièrement séduits par les qualités propres aux artistes du « Soleil Levant ji, c'est ce qu'on peut admettre. Il y a entre ces Parisiens de l'Asie et ceux des bords de la Seine des affinilés et des analogies qui expliquent de reste une telle préférence. Qu'on en vienne à oublier entièrement la Chine, pour ne plus voir que lo Japon, c'est pousser trop loin le paradoxe. 11 est temps de s'en souvenii- : l'école du Nippon n'est qu'une branche de l'art chiuois, eli\ tf e,?ft.'ÇT;e,?,':\ii.e.-ç'*.'i une des gualitéa maîtresses de ses pYoà\iç,\,\oi\?. ^v^vs.-n.'e.^^
retrouve à une date antérieure dans celles de l'Empire du Milieu.
La chronologie seule suffirait à rétablir. Il est certain que la civilisation japonaise est récente, eu égard à sa voisine; certain qu'elle en procède directement; certain qu'elle en a adopté les méthodes et les procédés. Elle s'applique aux mômes formes, suit les mômes voies, cultive les mômes spécialités. Elle a pu perfectionner, affiner ou raffiner; elle n'a rien inventé. Son architecture, sa sculpture, ses papiers peints, ses soies brodées, ses albums, ses écrans, ses bronzes, ses ivoires, ses émaux, ses meubles, ses laques et ses poteries, tout lui vient de la Chine, qui les faisait mille ans avant elle. On peut constater jusqu'à la date de cette contagion, comme on sait chez nous celle de l'arrivée du Primatice; jusqu'au chemin qu'elle a suivi et qui a passé par la Corée, véritable Italie du monde chinois. Ce sont des potiers coréens qu'un prince de Satzma ramenait en 1592 au Japon, après une expédition heureuse, pour les installer à Naesivo-Gava, et qui lui fal}riquaient ces belles faïences, aujourd'hui si rares qu'on désigne sous le nom de « vieux Satzma ». Ce sont d'autres Coréens qui s'établirent à Kioto vers la môme époque pour y manufacturer la porcelaine proprement dite. La Corée a dans l'histoire de Fart une place unique. Ce surnom, qui veut dire : « Elégance exquise » lui venait de ses merveilleux ouvriers, car sa désignation officielle est Tsio-Sen, (( Sérénité du matin ». Jetée comme un pont entre le mondQ chinois et les hommes du Nippon, elle leur en a transmis les arts.
La céramique surtout. Or, qu'on ne s'y méprenne
Qr(
pas, la céramique est le véritable idiome artistique du génie oriental. Gomme ospressioQ de leur sentiment esthétique, les Aryas ont adopté le marbre ou la pierre, la couleur appliquée sur la toile ou le bois; les Toura- ■Biens ont choisi l'argile cuite et le galbe mystique du ■taae décoré.
De toutes les poteries que le monde a connues, la ua bolle est sans contredit celle des Chinois. Après trois siècles d'efforts, l'Occident n'a pas encore su l'égaler. Sèvres se targue avec raison, comme d'un tour de force, d'avoir pu reproduire exactement une soucoupe ou une tasse de la Chine. Mais les craquelés, les verts de mer, les bleus des Fils de Han, qui les retrouvera jamais? Leurs vieux maîtres en ont emporté le secret. On se console chez nous en attribuant naïveune espèce de supériorité à la peinture sur toile la statuaire en marbre, et regardant les autres manifestations de l'art comme inférieures ou purement décoratives. C'est un préjugé latin que rien no justifie. Bon moindre défaut est de nous donner des monuments ^ . périssables. Qnelle durée peuvent avoir les pein- '\aTes sur toile? Cinq oa six siècles au plus. Admettons qu'à force de soins et de restaurations on arrive à prolonger l'e.\istence d'un tableau à l'hnite, que restera-t-il de l'original après mille ans? A peine un souvenir et un tome. Et il ne faut qu'un accident, un incendie ou in rongeur pour détruire ce fantôme. La peinture sur ircelaine, elle, est éternelle. Elle passQca'des milliers d'années en lerre, ensevelie sous les itSçondices et les décombres, pour reparaître plus radieùSe que jamais. Les morceaux mêmes en sont bons. Il est tel îa.\.\.>i&\'a.
vie des lîgypliiins ou dos Etrusques que nous coimaiasons seulement par un fragment de poterie grand comme la main. Tandis que leurs tableaux, ceux des Grecs, ceux des Romains, ont été anéantis saas retour. Même les vieilles monnaies et les médailles arrivées jusqu'à nous doivent souvent leur conservation au pot de terre où elles étaient enfermées. L'or disparaît, le fer tombe en poussière : la faïence résiste et survit. C'est le grand trait d'union que les peuples se lèguent à travers les Ages. Ce n'est pas sur le bronze ou le marbre qtie l'humanilé devrait inscrire ses annales, pour les perpétuer; c'est au grand feu, sur des tlocs de terre cuite, comme faisaient les historiens de Ninive et comme font les Chinois, sous une autre forme. Car il n'est pas un seul de leurs pots dont le dessin ou la couleur, les ornements, la décoration générale et le détail n'aient un sens historique ou symbolique.
Ce symbolisme se relrouve d'ailleurs partout, dans les tableaux, dans la décoration des murs, sur l'enseigne des boutiques, sur les ustensiles de ménage, les tapis, les cartes de visite. Tel animal figuré dans un dessin s'associe invinciblement pour le Fils de Han à telle idée abstraite. Tel signe que nous traduisons par un seul mot en exprime deux ou trois, grâce à la similitude des sons et à une sorte d'application austère du calembour à l'expression des sentiments. Par exemple, le son fatth signifie à la fois « chauve-souris » et i- bonheur », le sou louh, a daim b et a fonction officielle ». Le son chao, n longévité, « s'exprime par la figure d'un vieil- Âird, par un pin, par uu tortue, par une cigogne; le ^ragon et le phénix associés sont VemWèma iu tq'ù,^
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riage; le canard-maiidariii, celui de l'aETection conjugale ; le coq et la pouls perchés sur un rocher, celui des joies de la vie rustique. Il y a ainsi toute une langue hiéroglyphique employée à la décoration générale et qui fait du moindre ustensile, d'un verre à boire, d'un coussin, d'une nappe ou d'un tapis un véritable poème. Un écran où se trouve le Tiiï ou sceptre du Bouddha vous promet le succès littéraire. Un éventail marqué, d'une oie vous souhaite la félicité domestique. Ce fauteuil de travail porte-t-il un daim, c'est le présage des honneurs offlcieis qui voua attendent. Deux chauvessouris au coin de ce lapis vous présentent les bons souhaits de celui qui le tissa. Votre assiette en a cinq : ce sont les Ouou-foiih ou « cinq bonheurs », richesse, longévité, bonne santé, amonr de la vertu, mort paisible. Au fond de votre tasse de thé, voua Ksez sous la forme de trais poches la promesse de cent ans de vie. Le couteau à papier qui vous sert h couper les feuilles du livre nouveau ne manque guère de vous placer soua la proteclion des pahsien, c'est-à-dire des k huit génies bienfaisants », La carte même qu'on dépose à votre porte ou la lettre qui vous arrive de Pékin vous glissent en sourdine les aimables vœux du visiteur ou du correspondant.
Peu importe la langue que parle l'artiste et le moyen qu'il met en œuvre pour traduire sa pensée. 11 n'y a pas dans l'art de prééminence pour-un procédé. Que ridée s'exprime par l'arcbi lecture, par la statuaire, par l:i magie de la couleur ou par la sonorité des rîmes, l'essentiel est qu'elle soi l haute à\aîoi.a e.\, îi.tx.ç.ç^^'Mvt 'a- Ja faille. La Chine ayant atteint iaus sea œxiNvft?. tAx^-
d'Épiiial, fliinquûGs de quelques enlAminiiiTS du douzième siècle. Or, la peinture est cultivée dans le Royaume-Pleurf depuis deux mille ans au moins. Le Hoa-Kkn, de Tang-Keou, donne les annales de l'art de 221 do noire èrejusqu'en 1341. Le Tou-Hoai-Pao-Kien, de Hia-Ûuec-Ycu, donne les noms et la biographie de plus de dix-huit cents artistes et n'arrivequ'à la dynastie mongole. L'Europe n'en connaît pas un seul par ses œuvres. Llle sait vaguement que la belle époque chinoise va de 618 à 907; que les empereurs, les princes et les hauts mandarins avaient alors des galeries de tableaux, el que les Crozat du temps vendaient leurs terres pour s'offrir une toile de prix. Elle sait encore qu'après trois siècles de splendeur l'art chinois tomha dans la pornographie et par suite dans le discrédit ; que les invasions tartares lui portèrent un coup mortel et que la dynastie mandchoue l'acheva en décourageant les ai'tistes pour pousser les esprits vers la culture du sol. S"il existe encore des œuvres de ces maîtres, elles gisent ignorées au fond des harems impériaux. Ce que nous en pouvons dire de mieux, c'est que nous ne les connaissons pas. Mais, par les seules épaves de l'art chinois arrivées à nos musées et à nos hihliothèques, nous devons affirmer que certains de ces artistes auraifluldroit à se voir rangés parmi les plus grands, comme il suffirait, pour mettre l'art grec à son rang, de posséder la copie d'un bras de Vénus modelé par' Phidias. Deux des grands paysages à l'encre de Chine conservés au Louvre dans la collection Lagrenc sont des merveilles de sentiment ei de composition. Un portrait de « mandarine de pre- wière classe », sur gaze, rappeUe Y'èneïg\.ete\'£i.t^ft&ft
la Marie Tudor de Jaicas de Hecre. Un autre portrait, sur papier, a l'air d'uno aquarelle de Hothein.
Ce ijui caractérise avant tout l'art chinois, c'est son entière liberté. La prison du moule classique lui est atisai odieuse que l'cnlrave des autres formules. Comme tous les peuples com'bés sous un joug autocratique, les Fils do lian se dédommagent en imagination de la tyrannie qui les enserre. Leur mot d'ordre est : Pleine fantaisie. Tandi;5 que le monde occidental, dans sa phase actuelle, se donne pour mandat de reproduire fidèlement et de fixer pour l'avenir les choses contemporaines, l'esprit chinois dédaigne ce réalisme. Non pas qu'il 30 l'interdise à l'occasion. Il sait aussi saisir avec justesse, rendre avec à-propos une impression fugitive, un caractère, une attitude ; mais ce n'est pas par système. Le fantastique, le monstrueux, l'impossible, sont au contraire son champ préféré. II se plaît à donner un corps au reve et même au cauchemar. Sa création le satisfait d'autant plus qu'elle ressemble moins à la nature. Et pourtant il a le style, le sens naturel de la couleur, la mesure de cette pondération suprême qui n'est pas la méprisable symétrie, mais l'harmonie môme des choses. Dans l'homme, dans l'animal ou dans la plante, ce n'esif pas l'accident qui le frappe, c'est la fonction. Tout objet sorti de ses mains indique d'emblée sa destination; le moindre ornement qu'il y ajoute en accentue ou en adoucit tour à tour le caractère ; toujours la forme qu'il arrête est la plus douce à l'œil et au toucher, en même temps que la plus conforme au but. Il donne au laque et à l'ivoù-e, comme au.boia,a\i\aàft, ^xi. granit et au métal, les courbures inaeu.aib\â% c\,\e,s ïq^^.-
deurs de la vie, sans en masquer jamais les qualités propres. Tout ce qu'il emploie garde son individualité et pourtant prend un air de' famille. Il a l'imagination, l'invention, la verve, l'inépuiaable variété. Avant Chevreul il a découvert le secret des contrastes et il y puise les audaces de son merveilleux coloris. Avant le Japon il k a compris que les formes géométriques n'expriment que la mort et deviné que la véritable loi de la vie dans le dessin est l'imprévu de la ligne. C'est un ai'tiste, en ua mot, un artiste né, un artiste achevé — le plus original à coup sdr et l'un des plus puissants que la planète ait jamais connus.
Quoi de plus personnel que son architecture ? Elle ne ressemble à aucune autre et tout démontre qu'elle procède directement de la tente de peaux soua laquelle s'abritait le Touranien nomade, a Les nombrQu.\ piliers de bois, sans bases et sans chapiteau-x, qui supportent le plafond des édifices chinois, dit Hope, repiiSseotent les pieux primitifs. Les toits qui de ces piliers semblent projeter au loin leurs dos et leurs côtes, on conservant la forme convexe, sont les peaux et les étoffes pliantes étendues sur les cordes et les bambous. Dans les pointes recourbées qui bordent ces toits, nous voyons les crochets qui retenaient les peaux déployées. Enfin, daasflj l'étendue, le peu de hauteur et l'agglomération des différentes parties, nous reconnaissons toutes les formes et le caractère distinctif des habitations de ces pasteurs dont les Chinois sont descendus. Les maisons cliinoises semblent attachées à des pieux qui, plantés en teri-e, auraient fini par y prendre racine et par s'immobiliser. Les palais ressemblent à un. certain nombre de tentes
■éuiiies: les pagodes elles-mêmes, les tours les plus élevées nii sdnt rien autre chose que des teatea amoncelées, empilées pour ainsi dire l'une sur l'autre, au lieu d'Otre placées cûte à côte. Toule agglomération de maisons, depuis le plus petit village jusqu'à la résidence impériale, à Pékin, ne présente dans sa distribution que l'image d'un camp... »
II Les constructions chinoises, dit de son côté l'architecte Batissier, sont plus remarquables par leur aspect gracieux que par le grandiose de leurs dimensions. Elles tendent toujours vers la forme pyramidale et se composent, pour la plupart, do plusieurs étages de toits dont les angles sont relevés et ornés do cloches ou de figures fantastiques. Leurs colonnes sont de bois, presque toujours, et appuient sur une base de pierre; l'extrémilé supérieure, au lieu d'avoir un chapiteau, est traversée par dés poutres. Les murs sont revôtus do briques séchées ou cuites et vernissées. Les tuiles des toits sont demi lylindriquos- Quant k l'appareil dont les Chinois se servent, c'est à proprement parler l'emplecton des Grecs; s'ilsu'emploientque des matériaux de petites dimensions, en général tous les édifices sont peints et produisent un effet charmant. »
Aussi est-ce surtout dans les constructions légères, telles que maisons de jardin, kio.<qucs et pavillons de repos, que les Chinois excellent, Lay écrit à ce propos :
Pour la beauté des proportions architecturales, c'est en ■Grèce qu'il faut chercher les modèles ; pour la grandeur majesté, c'est en Egypte; pour la fougue asso- (âée à la minutie du détail, nous ne trouverons rien 4e mieux qu'une cathédrale gothique: mais, pour la
fantaisie et l'éclat, la palme appartient aux Chinois.- Leur archîtectui'e rituelle mériterait seule une étufl à part. Quoi de plus brillant que le temple de Coiï fucius, à Kiou-Fao, avec ses dentelles de bois et se bronzes merveilleux? que le temple du Ciel, à Pékiu avec ses deux toits superposés, sa large rotonde décoré de faïences vernissées sur une terrasse à degré d( marbre, et ses couleurs éclatantes dans un nid de veri dure? que le temple de l'Agriculture, dressant ses Iroi étages et sa forât de pilastres sculptés, de balcons; d'escaliers, auniessiis du champ où l'Empereur viea chaque année ouvrir un sillon sous sa charrue dlvoiffl et d'or7 Et dans le parc oriental de ce Palais d'Été détruit en 1861 par les armées an;^lo- françaises, 1 fameux temple de huit mètres de hauteur, de dix-neit mètres do tour, entièrement en bronze, qui a survécu at désastre!,.. Le parc tout entier de cette résidence imp6' riale était un splendide musée d'architecture, institui parKien-Loung, et où se trouvaient jusqu'à des pavilloiii dans le style du Bernin, élevés pour lui par les jésuites Les ruines mOmes de ce musée sont précieuses : plu. urs kiosques, pagodes à étages et portes d'honneur^ sculptées dans le marbre, brillent encore d'un éclat mé lancolique sous le sombre feuillage des pins. Car c'est un trait significatif du goût chinois : toujours il isole parroj les arbres ses monuments architecturaux, do manière i leur laisser leur pleine individualité. Qnelle différencï avec la ceinture de maisons borgnes et de tuyaux d( cheminées que nous faisons aux nôtres 1
Leurs sculptures sont surtout des dieux et des animaux fantastiques pour la décoration des temples.
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ponts, des tombeaux et des palais. LJn fût de colono!' surmonté d'un lion ou d'un dragon est le motif le plu-^ fréquemment répété; mais ce moiirmème varie à l'infini. Les dieux sont ordinairement en bois ou en terre cuite : les animaux, en granit ou eu bronze. Ce sont des lion?, des tigres, des éléphants, des tortues, des béliers. Parfois ces images sont colossales et alternant avec des statues de guerriers font une avenue monumentale au tombeau d'un empereur, de Houng-Wu à Nankin, ou de son fils Toung-Loh, à. Chan-Ping, Prés de Pin-Tcheon, dans une grotte, se trouve une statue du Bouddha, lailiéL' dans la roche même, la plus grande et la plus fameuse de la Chine ; elle a dix-sept mètres de haut. Celles de deux disciples, moins élevées de moitié, montrent le Saint aux fidèles. Toutes ces sculptures sont fréquemment rehaussées de vives couleurs, spécialemeiil dans la décoration du faîte des maisons, et l'effet en est alors très gai, très élégant.
Il est mystérieux ou terrible dans la décoration des pagodes et des palais impériaux. Là, comme aux Hancs de nos cathédrales gothiques, le sculpteur s'est donnt' pleine carrière pour traduire en granit toutes les épou- Tantes. Bes frises en haut relief, fouillées h, trente centimètres de profondeur, surgissent, parmi des fleui-s colossales, les ligures les plus bizarres; des dragons, det^ chimères, la gueule béante, les yeux flamboyants, les griffes étalées, s'entrelacent aux lianes et aux serpents, s'enroulent aux colonnes ou retombent en guirlandes ou la vie grouille. Le bois etla pierre, le marbre et le bronze s'accouplent dans des embrassements inattendus. La couleur même, violente et hardie, vient ajouter ses près-
liges ù celle oi'gio de la forme. Ailleurs, ce sont desdeO' telles de pierre d'un dessin délicat et ex(juis comme celui des vieux ivoires, des temples précédés de longues avenues dont les portiijues ou loris échelonnés, formés de trois traverses peintes et de plus en plus étroites, exagèrent la perspective en l'allongeant à l'infini, jusqu'au sanctuaire où quelque bouddha colossal poursuit au milieu des figuiers son rôve d'anéantissement et d'oubh. Ailleurs encore, des toits de hriques jaunes, relevés d'arabesques en relief d'une richesse inouïe, brillent au soleil, portés sur des colonnes do marbre qui figurent des arbres aus branches noueuses, aux fruits mûrs, aux feuilles si légères qu'elles semblent frissonner.
Des ponts d'une hardiesse et d'une élégance suprêmes, des arcs de triomphe ou « portes d'honneur » enrichis de sculptures et d'attributs, des tours polygonales ou taas d'un effet charmant, sont encore au nombre des monuments qu'on rencontre à chaque pas. La plus célèbre de ces laas était la fameuse tour de porcelaine de Nankin, une des merveilles du monde, détruite pour ]a seconde fois au cours de la dernière guerre civile.
Le travail du bronze a atteint en Chine son plus haut degré de perfection. Jamais aucun peuple, pas même les Japonais, n'a rien fait qui approche des pièces de grande dimension, trépieds, brdle-parfums, animaux fantas' tiques, cloches ornées et appareils astronomiques, qui' furent coulés eu si grands profusion aous le règne de Eien-Loung.
Les Chinois excellent aussi dans la caricature et ]'ap- ' pliquent non seulement au dessin, mais à la sculpture, ^ Xe^ ridicules de leurs fonctionnaires, de leurs prêtres et
de leurs marchands soiit impitoyablement notés par des artistes souvent pleins de verve, et dont la hardiesse s'arrête seulement au pied du trôno. Les étrangers, notamment les Anglais et les Français, ne sont pas épargnés dans ces productions, oii les traits caractéristiques de la race se trouvent parfois saisis avecime naïveté tout à fait spii-ituelle,
La floriculture et l'arboricultiu^ se sont développées chez les Chinois dans une direction particulière. Ils se sont attachés, à grand renfort de temps et de patience, à déformer les arbres, tantôt en les rendant nains, tantùt en leur faisant prendre les ligures les plus grotesques. Le genévrier, en particulier, n'apparaît que sous la foime d'un daim, d'une pagode, d'une salamandre; le cyprès, le pin, l'ormeau, le pêcher, le prunier, sont également contraints à jouer les rôles les plus bizarres. On obtient ce . résultat en arrêtant l'ascension de la sève par des procédés variés, en courbant les jeunes branches sur des charpentes de fer, en les enfermant plus tard dans des moules de terre, en élaguant impitoyablement les pousses jusqu'à ce qu'enfin la nature vaincue cède à l'art.
L'idéal d'un jardin pour le Fils de Han est un espace
découvert où il n'y ait ni gazon, ni fleurs, ni arbres; otl
des allées pavées de briques vernies se tordent en replis
■ capricieux et ne conduisent nulle part; où des canaux
enchevêtrés dessinent des labyrinthes sans but et sans
L issue ; où des oiseaux fantastiques s'agitent sous uq dôme
[ d'eau, tandis que des poissons monstrueux nagent en
I i'air, portés sur des arbres de bronze ou sur des animaux
qui appartiennent au règne végétal. « Le he3.\i. "ïQ.<iïS.\.si
-ravoir dans soa parterre un rosier comnn; il en pousse sur les chemins, ou un bouquet de bamiou coname il y en a tout le long de la rivière ! semble-t-il dire. Quand je veux voir la nature, ce n'est pas dans on parc que je vais la chercher, c'est en pleine forêt vierge ou en pleine montagne- Chez moi, tout doit être artificiel, c'est-à-dire produit de l'art . Foin d'un jaiilinier qui s'arnîte à miroule et croit avoir tout fait quand il a forcé un arbre à pousser droit, londu une pelouse, fait couler en cascade l'eau que lui amène un conduit de plomb. » Et qui nous dit que là, comme ailleurs, le Fils de Han n'a pas raison? Nous sommes à ses yeui de purs Philistins, et quand nous parlons beaux-arts, il rit dans sa b&rhe.
n en aurait vraiment le droit, s'il était encore de nos jours, comme artiste et producteur, au niveau de ses pères. Malheureusement, il ne fait guère maintenant en sculpture, en peinture, en céramique, en poésie, que copier ou répéter ce qu'ont fait ses devanciers. Au point de vue littéraire et artistique, la Chine contemporaine est en pleine décadence. Tout est ruines dans l'Empire du Milieu, depuis les pagodes et les tom-s polygonales jusqu'aux jardins à thé et aux demeures pi-ivées. La guerre a passé par là. Mais ce peuple est si laborieux et si vivace, qu'il ne faut jamais désespérer de lui. Déjà s indices de renouveau se sont fait jour, t du lac Po-Yang, dans le Kouang-Si, se trouve meuse manufacture de porcelaines de King-Teh-, ,, ainsi nommée d'après l'empereur de la dynastie ;, qui la fonda eu l'an 1004 de noire ère. C'est aie d'où wint sortis pendant des siècles tant de
i-hefs-d'œuvre recherchés de tout l'univeca. Elle a été ;ires(|ue entièrement détruite il y a trente ans, au cours ■ le l'insurrection des Tiiï-Ping, Mais peu à peu elle se rebâtit, ses fours se rallument, des ouvriers nouveaux viennent reprendre dans ces ateliers reconstruits les traditions glorieuses du passé. Elle n'en compte pas iiucore un million, comme aux temps de sa splendeur; mais déjà plus de cinq cents fours y sont nuit et jour .illumés, et la fumée, les lueurs fantastiques de cette cité Dusriëre apparaissent au loin de voyageur, sur la riva ilu Tchang.
La division du travail est poussée à l'estrème dans la décoration céramique. C'est ainsi que tel artiste se consacre exclusivement à la peinture des oiseanx, tel autre à celle des fleurs on du paysage; tel autre à la spécialité des rivières, ou de la figure humaine, ou des pagodes et monuments. Mais tous ont la science profonde des pigments à employer pour obtenii" à la cuisson un effet voulu; tous savent admirahlement préparer et fondre leurs couleurs; tous ont puisé dans un long apprentissage la connaissance des secrets techniques et des tours de main,
La hroderie sur soie et sur crêpe, telle que l'entendeuj les Fils de Han, est un art encore florissant qui se pratique surtout à Canton, dans le quartier de Chong-Toung- Kong, près de la Porto de la Pais, et à Pak-Kaou, dans la province de Kouang-Toung. Les cantils chinois, commo ceux de Lyon, exécutent leurs chefs-d'œuvre devant un métier du modèle le plus rudlmeutaire, au fond des houges les plus misérables de ces deux grandes cités industrielles .
Il6 LE MONDE CHINOIS.
Les artistes chinois contemporains, comme ceux de Naples, sont très habiles à modeler en statuettes de terre cuite et peinte les types des diverses classes. Canton et Tien-Tsin sont les grands centres de production de cette charmante industrie, qui suffirait seule à indiquer un sentiment artistique très vivant.
Un des fonds préférés des Chinois d'aujourd'hui pour leurs peintures est le « papier de moelle », improprement appelé « papier de riz », dont la surface veloutée met si bien en valeur les teintes les plus éclatantes. C'est un tissu végétal formé de longues cellules hexagonales, qu'on extrait du fatsia, une sorte de sureau du Yunnan et de Formose. Un autre tissu très affectionné des artistes chinois est celui qu'on tire des feuilles des arbres, en en détruisant le parenchyme par macération : il n'en reste plus alors que la légère charpente, dont on remplit les intervalles avec de la colle de poisson, pour appliquer l'image sur ce fond transparent.
Il s'est formé à Canton, depuis une vingtaine d'années, une école de dessin et de peinture quasi européenne, dont les élèves s'attachent surtout à reproduire les œuvres occidentales. La fidélité de ces copies est parfois surprenanle. Jamais artiste français ou llamand n'a rendu avec plus d'exactitude et de goût les moindres détails d'une eau-forte de Rembrandt, transposé avec autant de bonheur sur l'ivoire, le laque et la porcelaine les motifs apportés d'Europe. L'école de Canton a eu jusqu'ici peu d'influence sur le goût national : c'est en général pour l'exportation qu'elle travaille, en fabriquant les pastiches de « vieux Chine » dont nos marchés sont inondés. Encore suflit-elle à montrer que le tempe-
rament chinois peut aisément s'adapter au^ conditions de la production artistique telle qu'on la conçoit en Occident. Vienne une période de prospérité, un élan soudain des Fils de Han, et cette école peut devenir le germe d'une iloraison nouvelle. Elle possède déjà en Lam-Qua un véritable maître, qui, sans renoncer au genre fantastique, sait rendre à la gouache, avec tout le brio d'un impressionniste, les grâces indolentes des belles Cantonaises et les détails du monde où i\ peint.
î 8 LE MONDE CHINOIS.