TRIBUNAUX, PROCÉDURES ET PEINES
s'en servit'. Le bambou n'est appliqué que sur sentence directe stipulant le nombre des coups : on eu donne de dix à cinquante avec la petite canne, de cinquante à cent avec la grande. L'exécution a lieu au tribunal et suit immédiatement la sentence : le condamné, dépouillé de sa culotte, est frappé avec une grande rigueur, et 11 est rare qu'au cinquième ou sixième coup son sang ne coule pas.
Parfois il montre un certain stoïcisme. Le plus souvent, il pousse des hurlements, dont le seul effet est d'épanouir dans un large sourire la face du juge et de ses officiers.
Les peines corporelles peuvent en général se racheter à prix d'argent. II existe même un tarif légal des équivalences, et le juge est tenu d'appliquer ce l;irir si le condamné n'a pas atteint aa quinzième année ou a passé la soisante-dinème. ' .
La transportation à vie, ou mank-ouan, est ordinairement appliquée aux faussaires et escrocs. Ils sont envoyés dans les colonies pénales de la Tartaric ou des provinces du Nord et employés soit aux feavaux agricoles, soit aux mines. Le voyage se fait à pied, à raison de vingt à vingl-cinq kilomètres paç jour. Comme nos anciens forçats, ceux de la Chine sont formés par chaînes de cinq ou six condamnés etse rendent à destination sous la direction de gardes-chiourmes spéciaux. Les fatigues et les privations qu'ils subissent en tuent un grand nombre. 11 paraît que les vieillards et les
I femmes meurent presque toujours avant le terme du voyage. La transportation à temps, ou man-laou. dure de dix à quinze ans. Elle est généralement appliquée
pour les vols de peu d'împorUince ou pour le crime d recel. Les condamnés de cet ordre sont toiijoui's internés dans les éliiblisseraents pénitentiaires des provinces centrales. Comme les autres, ils voyagent par chaînes.'
Le banissement se complique souvent de la marque. Dana ce cas, la joue du condamné est tatouée de si, indiquant son nom, son origine et la nature de son crime. II est conduit à la frontière — généralement au delà de la grande muraille — et averti que, s'il i repris sur le territoire chinois, il sera mis â mort sur simple constatation de son indentité.
Il y a plusieura modes d'exécution capitale. Les plus ordinaires sont la décapitation et la strangulation. Celle-ci est réputée la plus honorable. Elle s'opère, comme en Espagne, avec une espèce de garroi qui serre conire un poteau le cou du condamné, au moyen d'une cheville de bois que tourne le bourreau. La décollation est plus infamante, les Chinois croyant qu'il est honteux de ne pas conserver entier le corps qu'ils ont reç tel de leurs ancCtres. Mais la décapitation ordinaire peut s'aggraver d'une procédure plus humiliante encore, si le juge stipule que le condamné sera ling-chi, c'est-àdire « coupé en morceaux ». C'est la peine réservée aux parricides, aux meurtriers de leur mère, de leur frère, de leur oncle ou de leur tuleur, aux femmes qui ai sinent leur mari. Pour l'exécuter, on attache d'abord le; patient sur une croix, puis on dissèque son corps ( cent vingt, en soixante-douze, ou trente-six, ou vingts quatre morceaux. Une faveur insigne, que l'empereur seul peut accorder, est que le nombre des morceaux réduit à huit. La loi stipule formellement l'ordre e
lUNAUX, PBOCEDVRËS KT PKINES.
la marche do l'opération, qui doit commencei' par l'ablation des sourcils, pour continuer par l'ablation des épaules, celle des muscles pectoraux, des avant-bras, des bras, des cuisses, des mollets, du cœur; enfin par la section de la tôte, des mains, des pieds et du bassin. Cet épouvantable supplice est fréquemment appliqué pour crime politique, par une extension de l'idée de parricide à l'attentat contre le sonverain, Gray l'a vu successivemenl infligé à Tai-Chi-Kouei, fameux chef des rebelles Haklia, et une femme appelée Lan-Luam-Chi, qui avait empoisonné son mari dans l'espoir de se faire épouser par un voisin nommé Chan-Aze. Le même auteur a vu, en 1872, envoyer au supplice une chaîne de vinglrdeux malfaiteurs, qui devaient être, le lendemain et après, suivis de foui'nées égales. Il a pu constater h cette occasion que les gardiens de ces maiheureus avaient au moins l'humanité de leur cacher jusqu'au dernier moment le sort qui leur était réservé.
En général, le condamné chinois accepte assez philosophiquement son sort. Il est de règle avant l'esécution qu'on lo transporte en palanquin au yamen du juge, pour une constatation flnale d'identité. Cette cérémonie ne manque guère de flatter son amour-proiire lui faire dire qu'il est décidément un personnage -d'importance, puisqu'on lui épargne la peine de marcher. Ses parents ou amis l'attendent le plus souvent dans la cour du yamen pour lui olMr un goùler de gâteaux, de porc frais et de vin, compièlé par quelques noix de bétel. Ces noix sont un nai-cotiqne assez fort; elles produisent une congestion presque immédiate de la face, et c'eat sans doute ce qui a fait croire et certaiaa
voyageurs que l'usage chinois est de laisser les condamni5s s'enivrer d'oiiiiim pour marcher au supplice. Ce qui est vrai, dans l'Empire du Milieu comme ailleurs, c'est que ses gardiens , ordinairemenl assez peu pitoyables, lui témoignent ce jocr-là quelques égards. S'il n'a pas de parents pour lui donner le goiUer d'adieu, ce sont eux qui se chargent habiLuellement de le lui tonmir. Ils ont soin aussi qu'il soit proprement vêtu. Tout cela le console et soutient son courage.
Presque toujours il demande à fumer une cigarelte quand ses porteurs le reprennent sur leurs épaules pour l'étape finale, et c'est avec nonchaloir, presque avec indifférence, qu'il se remet aux mains de l'exécuteur. Parfois, pourtant, il y a des caractères intraitables et qui ne se laissent pas amadouer par les politesses de la dernière heure. On cite un condamné qui se mit, au moment suprême, à invectiver son bourreau en lui disant qu'il fallait vraiment n'être pas propre à grand'chose dans ce monde, pour consentir à faire un pareil métier. Un autre, qui avait le cou très long, insistait pour ne pas baisser la tête, après s'ôtre agenouillé, en objccLant qu'un exécuteur quelque peu adroit ne pouvait véritablement pas* le manquer. Le bourreau lui répliqua très posément qu'il? avait en effet un cou très remarquable, mais que dans son intéj-èt même et pour ne pas risquer de le gâter, iJ ferait mieux de le placer dans la position normale. Sof-,' quoi, le condamné, frappé de la justesse de cet argument, baissa la tète et fut décapité d'un seul coup.
Ordinairement, les restes du supplicié sont renduftît sa famille ; mais, en certains cas, sa tête est exposée d une cage au lieu où le aime a été commis.