‹ Le monde chinoisChapitre 36 sur 49 · TRIBUNAUX · texte numérisé non relu

TRIBUNAUX

Ik côlé de ces peines légales, il y en a beaucoup d'autres qui so sont introduites daus la pratique. Par ' exemple, un mode d'exécution sommaire fi'équemment employé par les « anciens » de village, consiste à coudre le condamné dans un sac et à le jeter dans le plus prof^ chain vivier. On voit souvent eu Chine des hommes H privés d'une oreille. Ce sont, en général, des paysans P impliqués à tort ou à raison dans des troubles politiques et auxquels l'un des deux partis a fait subir celte mutilation. Les prisonniers ou forçats employés dans les villes traînent fréquemment, non pas un boulet, comme jadis ceux de nos bagnes, mais une lourde pierre attachée par une chaîne à leur cou. Parfois aussi, on les expose en public par escouades de cinq et six, le pied passé dans une « barre de justice n. Affaire de coutumes locales.

Il est impossible d'établir la statistique des exécutions apitales en Chine. La Gazette officielle donne bien habituellement en automne un prétendu total de ces exécu- ■tions; mais on peut seulement considérer le chiffre de jit à neuf cents, auquel elle arrive en moyenne, somme celui des condamnations soumises à l'approbaiîori souveraine. Or, dans la plupart des cas, cette appro- *bation est considérée comme inutile et la procédure est D tout à fait sommaiM. Le gouverneur général d'une pro- ;Vince peut prendre place au fauteuil, examiner cinq ou F&ix accusés, les condamner à mort, signer l'ordre d'exé- Fçution et les envoyer au supplice en moins de temps ijuftl n'en faut pour le dire. La chose n'arrive pas communément, mais elle s'est vue. Et, parfois, c'est vingt, trente, cent accusés ou un plus grand nombre qui sont

expédiés ainsi d'un U-ait de pinceau. Les mouvements politiques, tout spécialemenl, donnent lieu à de véritables boucheries. A la suite de l'insurrection du Kouang- Toong, en 1854-55, quatre-vingt-trois mille prisonnier^' furent exécutés dans la seule ville de Canton , sanscompter ceux qui moururent en prison, de faim ou d misère pliysiologitjue.

Les prisons chinoises sont en effet les plus abominables qu'il y ait au monde. Elles se composent d'un nombra variable de salle carrées, pavées en granit et palissadées^ de pieux énormes, autour desquelles court un chemin de ronde bordé d'un mur extérieur. On y pénètre pav une porte surmontée d'une tête de tigre aux mâchoire*

Ajantes et aux yeux furibonds. Cet emblème se répète' en pierre dans le chemin de ronde. Il représente le dieiï; tutélaire des geôliers, qui ne manquent pas de lui offrit malin et soir leurs dévoilons. Des deux côtés de la port se trouvent ordinairement les bureaux et logemeatS réservés aux officiers de la prison et qui peuvent être assez élégants. Quant aux salles affectées aux détenus^ elles sont toujours d'une saleté horrible. L'atmosphère

..«n est empestée. On n'y trouve ni moyens d'aération SHffisants, ni provisions d'eau, ni rien qui indiqiie la moindrepréoccupationhygiénique, EUesontpouruniquo mobiher un lit de camp soi'dide, formé de quelques aîA portés sur des poutrelles, et un baquet commun, avec uij autel dédW à Hong-Koung-Chou-Chou, divinité qui passj pour avoir la spécialité d'adoucir le cœur des méchanl» Les prisonniers sont entassés là au hasard, sans'air, sans eau, presque sans vivres, dans un état d'épouvatt'

lable malpropreté. Jamais ils ne prennent d'exercice;,!

TUIBLNAUX, l'ROCÉDURES ET PEINES. 253

leur est ioterdit de se raser la LùLe ou la barbe ; le peigne, la brosse et le savon sont choses inconnues dans cet enfer; aussi tous ces mallieureus, émacics et blêmes, ont-ils l'aspect le plus farouche et le plus hideux.

A leur entrée, on leur a pris leurs vêtements pour les remplacer par une livrée de cotonnade rouge, portant en grosses lettres le nom de la prison. La .faim est leur supplice de toutes les heures; â peine ont-ils droit aune poignée de mauvais riz à l'eau. Il faut dire que le directeur achète sa charge, n'a pas d'appointements et regoit seulement de l'Etat vingt-cinq; sapoques par jour (environ liuit centimes) pour l'entretien de chaque prisonnier. Encore n'est-il pas certain de les toucher régulièrement. 11 est vrai qu'il vend des vivres à ceux qui ont quelquft^ argent. Eu Chine, comme ailleurs, il y a une u pistole ^ pour les détenus riches. Mais le régima ordinaire est nécessairement atroce. Il faut remonter chez noua aux temps de !a Bastille, en Angleterre à ceux qui ont précédé la réforme pénitentiaire du philanthrope John Howard, pour trouver quelque chose d'analogue aux horreurs d'une prison chinoise.

La mortalité y est naturellement effroyable. Pour la . limiter dans une certaine mesure, la loi stipule que cette' mortalité ne doit pas dépasser deux pour cent par mois, ce qui reconnaît en quelque sorte au directeur le droit d'assassiner chaque année le quart de ses détenus. Mais cette loi, comme la plupart des règlements denl'Empire du Milieu, est constamment éludée : tout au plus sertelle à éliminer un directeur, quand on a besoin de sa place. Là régime des prisons chinoises est, au surplus, si notoirement horrible, que la compassion publique s'(

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émeut souvent. 11 n'ost guère d'accession au li-ûne qui n'entraine une auuiistie ; il n'est pas rare non plus qu'un tonclîonnairej un marchand laissent en mourant un legs destiné à adoucir le sort des détenus. Dans certaines villes, il y a ainsi des fondations perpétuelles pour fournir des éveutaite en été, des vêlements chauds en hiver, aux malheureux prisontifti's. En pi-ofiLont-ils, seLilementi' Il faut l'espérer, sans trop le n-oire. Opinions proverbiales en Chine : le mandarin vole par an au moins dix fois Ja valeur de ses appoinlements ; et la prison tue dix fois plus d'hommes que le bourreau.

Dans l'enceinte de la prison, au pied du chemin de ronde, on trouve ordinairement des cellules réservées soit aux femmes détenues, soit aux familles que la loi peraiet d'arrêter et de retenir comme ota^i quand un de leurs membres est en état de contumace ct persiste à se soustraire à la justice- La détention de ces otages se prolonge Souvent pendant des années. On cite, entre autres exemples do cet ordre, celui de la mère de Hong- Siou-Tsouen, le plus fameux chef des Taï-Ping, laquelle mourut en prison après treize ans de captivité. La loi chinoise confond volontici-s les membres d'une même famille dans la répression du crime commis par un seul. Il arrive que les fils ou parents d'un condamné sont mis il mort uniquement à raison de cette parenté, et sans qu'aucun fait spécial ail été relevé h leur charge personnelle.

Ce sont là des conséquences extrômes de l'esprit de clan qui règne en Chine et qui a souvent pour résultat d'entraver le cours de la justice. Une famille puissante L une liste « d'hommes dévoués. » Quelqu'un de ses

membres est-il accusé .d'un crime ou d'un délit, un de ces hommes se présente aussitôt à sa place, en se déclarant coupable. Puis, le jour du jugement venu, le clan fournit d'innombrables témoins pour établir soit un alibi, soit un cas de légitime défense, s'il s'agit d'un meurtre, ou toute autre justilica^Oîi,^ s'il s'agit d'un délit moindre. Ces « hommes dévoués^u sont sûrs qu'en cas de mort leur famille sera défrayée de tout par le clan reconnaissant, et qu'en cas de succès ils recevront euxmêmes une récompense en argent ou en terres. Il n'en faut pas plus pour les décider à courir ce terrible risque. Des substitutions de ce genre se voient, pai'ait-il, même après que la condamnation h mort est prononcée, et il. y a des exemples de gens qui trouvent à prix d'argent à se faire remUlàcer dans ce cas suprtîme. Un mode d'évasion de la loi plus commun consiste à acheter la complicité des geôliers pour qu'ils déclarent le condamné mort subitement et le laissent emporter dans un cercueil.

Il arrive aussi qu'un chef dp dan, procédant comme nos bai'ons féodaux, se transforme en bandit, ai-me ses domestiques et fait peser sa tyrannie sur des districts entiers. La justice est généralement obligée, dans des cas pareils, de recourir à la ruse pour surprendre le criminel et le faire arrêter.

Des bandes de vagabonds appelés hakka ou « hôtes » parcourent les provinces à la manière des bohémiens d'Europe et deviennent parfois un danger pour la sécurité des habitants sédentaires. Le gouvernement s'arrange aiors pour concéder à ces vagabonds des terres incultes et les leur faire défricher, avec dispense de tout impôt pendant plusieurs anuci:s.

Le voleur de grand chemin revêt, en Chine, la forme spéciale de dakoit, ou « pirate de rivière ». Il s'embusque ' comme un rat d'eau le long des voies navigables, reste au guet dans les herbes ou léS bambous, et, s'il voit une occasion favorable, un sampan sans défense, il se jette, sur sa proie. Ces brigfl^ids sont la peste des plus grands fleuves et notamment du Yang-Tze-Kiang. La principale occupation des magistrats est de les traquer et d'établir un état de sécurité au moins suffisant pour permettre la levée des impôts. C'est toujours une opération difficile, le paysan ayant une tendance naturelle et sans doute justifiée à croire que le percepteur réclame plus qu'il ne devrait. Certains districts sont en état de résistance chronique au fisc, et toujours prêts à résister, même par la force, à ses prétentions. De telles habitudes entraîneraient bien vite la dislocation d'une société européenne. Mais la Chine est vaste et si fourmillante d'habitants, le fond de sa population est si pacifique et si laborieux que ces exceptions se fondent dans la masse et n'exercent pas une action appréciable sur la santé gêné-

Il en est de même delà l'eaimedu condamné. Les idiots, les fous, les Tieillards, les infirmes, sont exceptés de l'application rigoureuse des lois. Certains mois, certaines saisons, sont des périodes de trêve dans la répression. C'est peu de chose sans doute. Encore aime-t-on à opposer ces indices d'humanité aux affreux exploits de la Thémis chinoise. On y trouve au moinspourTavenir un germe de clémence et de pitié.

LE HOHDB CHINOIS.

- La famille. — Le mariage et le divorce.

Le culte des mânes, le respect de l'âge, l'i filiale, le pouvoir à peu près illimité du mari sur sa femme, tela sont les principes fondamentaux de la famille chinoise. C'est un devoir absolu pour les enfants de soutenir leurs parents âgés ou infirmes. Peut-être faut-il -■ chercher dans cette règle essentielle la véritable raison qui fait souhaiter aux Chinois d'avoir une nombreuse lignée de fils et de petits-fils. L'hnbitude, chez les frères et cousins, de rester groupés au lieu d'origine, et la loi des héritages qui confère à chaque enfant un droit dans la propriété indivise, sous la dictature d'un seul, contribuent aussi k développer cet esprit familial si remarquable dans la constitution de la société chinoise. Enfin, la religion nationale, où le culte des ancêtres joue le principal rôle, concourt encore à resserrer les liens naturels entre tous les rameaux issus d'un même. tronc. Ces coutumes ont leurs avantages au point de Tue de l'assurance mutuelle contre la misère; elles réalisent! depuis des siècles l'application pratique la plus parfaite que le monde ait jamais connu de l'idéal rêvé par Fourier. Mais, outre qu'elles paralysent singulièrement l'essor de l'activité 'individuelle, elles entrent souvent eo'

conflit avec l'intéi-^t général. L'esprit de famille, surtout quand il 'se transforme en esprit de clan, devient aisément, en Chine comme ailleurs, une cause de troubles et de crimes. On ne compte guère que quatre cents clans " proprement dits dans tout l'empire du Milieu; malheureusement, les représentants de ces clans se trouvani jéminéa partout, ie résultat est ie môme que s'il yen it des centaines do mille. Les rivalités locales, les haines héréditaires, les actes de violeuce.sontle produil naturel du tempérament tout spécial né de ce patriotisme de clocher. C'est surtout dans les provinces de Kouang- Toung et de l'o-Kien qu'on le trouve encore vivant. La Gazette officielle en a fourni un exemple curieux dans lu pétition d'un habitant de Cho-Cho-Fou, au Kouang- Toung. Cet homme exposait que a deux de ses parents ayant refusé de se joindi-e à des cousins à eux, dans une querelle de clan, s'étaient vus soumis à des persécutions atroces. Comme résultat de cette querelle, en moins de quatre ans, dix personnes avaient déjà perdu la vie el vingt autres des deux sexes, emmenées en captivité, avaient été privées des yeux, des oreilles et des pieds. Trente maisons étaient en ruines; plus de cent hectares de terre ravagés : dis mille taéls avaient été soustraits, des temples jetés à bas, des sépultures violées, des digues détruites. C'est en vain que le gouverneur offre mille tai'Is de récompense pour la capture des coupables; personne n'ose les appréhender et le danger devient de jour en jour plus pressant. »

En général, il faut pourtant reconnaître que l'organisation de la famille chinoise répond admirablement aux instincts et aiix besoins les mieux déQnis de l'humanité.

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