‹ Le monde chinoisChapitre 42 sur 49 · MŒURS DOMESTIQUES · texte numérisé non relu

MŒURS DOMESTIQUES

surtout dans des tripots en commandite, dirigés par quinze ou seize associés et composés de deux salles : dans l'une on joue de la monnaie de cuivre, dans Tautre de la monnaie d'argent. Des figures numérotées sont tracées sur la table. Le croupier a devant lui une pile de jetons : il en prend une poignée ou deux, qu'il dépose au centre du tapis et recouvre immédiatement d'une sébile. Aussitôt les « pontes » placent leur enjeu sur les numéros. Il s'agit pour eux de deviner combien de jetons resteront au tas placé sous la sébile, après qu'on en aura divisé le total par quatre. A cet effet, on découvre le tas pour en tirer les jetons quatre à quatre, au moyen d'une baguette d'ivoire. Diverses combinaisons règlent le gain d'après les chances encourues. Il paraît à peu près impossible de tricher. D'autres maisons de jeu n'emploient que les cartes, qui sont connues en Chine de toute antiquité, et plus petites, plus nombreuses aussi que les

marque : on achète pour une piêcelte le droit de tirer uDe de ces baguettes et de recevoir un prêt en nature o en argent, si l'on tombe juste.

Les concours d'oiscurs cliaiUeiirs , les combats do grillons, en hiver les combats de cailles, sont aussi des occasions de paris fort populaires. Il y a des grillcma célèbres pour leur bravoure et qui se vendent fort cher k raison des sommes considérables qu'ils ont values k leur propriétaire. Fa-Tî, prés de Canton, et Cba-PÎ, prèq de Wbampoa, sont les localités à la modo pour ce sport tout spécial.

Ces habitudes de paris constants ont souvent pour e^b de porter la ruine et le désespoir dans les familles. A les suicides sont-ils très fréqiléDts en Chine, — si ttéquents, que les passants ne se dérangent mOrae pas ett voyant un pendu volontaire se balancer aux branches dtl premier arbre qu'il a trouvé à son gré. La manie-suicide accompagne les émigrants chinois sur les terres les pllt^ lointaines. Bedford Pim raconte, dans sa « Porte du Pacifique », qu'à l'époque où l'on exécutailles tra-vauz du chemin de fer de Panama, il n'était pas rare, le matin, de trouver cinq ou six coolies pendus le long de la voie. Très souvent, ce sont les femmes et les enfants du joneui qui se suicident, pour en. finir avec une vie de miaëres et d'anxiétés oontinuelles. Le jeu n'est pourtant pas 1 cause unique de ces morts volontaires : fréquemin elles résultent d'une querelle et du vif sentiment;» l'injure reçue. C'est ainsi que le portier du consiâ anglais de Canton s'empoisonna, il y a quelques anné( parce qu'on l'accusait faussement d'avoir tué un seriilï appartenant au jardinier. Le laudanum est la pois*

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ordiuairi;. Sans iloulc, le Lesoin de meLtre un leiiiif à «De existence devenue trop lourde se complique en pareil cas d'un goût Iras vif pour l'ivresse que pi-ocurc l'opium.

^Ce goût déplorable est, en efl'et, avec la passion du ji^u. la grande maladie cliinoise. Comment s'esL-elle développée? C'est ce qu'il serait difJlcilo de dire, si l'on u(.' voyait de nos jours en Europe, par les progrès soudains de la morphiiîomanie, l'attraction invincible que les narcotiques exercent trop souvent sur ceux que le hasard a amenés à ou essayer comme remède. L'humourisLi; Thomas de Ouincey a raconté dans un. livre célèbre ses impressions de " mangeur d'Opium. « Conduit à prendre du laudanum, à l'âge de dix-huit ans, pour apaiser d'affreuses douleurs d'estomac, il en absorba hienlùt dc^ I doses énormes et devint l'oscluve de cette habitude. C'esi I avec une extrôme difficulté qu'il parvint à s'en défaire. ^ Chose curieuse, d'après sesdires, confirmés par beaucoup d'autres témoins, les sensations que procure l'ivresse de l'opium ne sont rien moins qu'agréables. Elles consistent en de véritables cauchemars, dans une obsesi^ioii accompagnée d'une aligoisse des plus pénibles, El pourtant l'organisme liumain, une fois habitué à ce poison, en a soif: il le veut, il l'exige, — il faut le lui donner... L'usage de l'opium ne paraît avoir été connu en Chine qu'à la (In du dernier siècle. Les écrits des missionnaires ne le signalent même pas avant le siècle présent. C'i^s incontestablement la Conipagnii; dos Indes anglaises ijai en porte la responsabilité. Mais en 17rtU son itniiorliilinn d'opium ne s'élev;iit guère encore qu'à un millii'r iIlciiisses ji;u' an. A'iiigt ans ]ilus taivl en ISUO, ccLte inipor-

lation avait déjà fait des progrès assez iuquiétunts pour que l'empereur Kia-King jugeât nécessaire d'interdire l'introduction de la " vile drogue » des étrangers. Cta sait comment celte interdiction fut vaine, comment le mal s'étendit, se généralisa et finit par aljoutir à la guerre entreprise par la Grande Bretagne pour obliger la Chine à recevoir son poison indien. Aujourd'hui, la passion funeste a gagné toutes les classes; non seulement l'Empire du Milieu importe tous les ans pour deux ou trois. cent millions de francs d'opium anglais (sans compter la contrebande), mais il plante le pavot et le cultive sur' son propre sol.

Le tumeur d'opium satisfait habituellement sa passion en des établissements spéciaux où tout est préparé jmur la servir. Il en existe maintenant dans tous les pay8 où' le cooliecbinoîs a pénétré. Ou en trouve à Sydney, à'. Melbourne, à San-Francisco, à New- York; bientôt sané' douleon en verra en Europe. Des stalles garnies de nattes forment des espèces de lits de repos où le fumeur se couche après avoir donné ses ordres. Sa pipe, qpi'il appelle assez justement le «pistolet à fumer s, i/en-ist'anj/, se compose d'un long tube terminé par un petit plateau,: au centre de ce plateau se place la boulette d'opium, de la forme et de la dimension d'un petit pois. Cette boulettC; allumée à une lampe disposée à cet effet, s'aspire d'un seul trait, de manière à n'en pas perdre une boufffe Les vieux fumeurs savent garder longtemps la fumi| dans leurs poumons, tout en respirant par le nez. ÎM renouvellent la procédure jusqu'à épuisement de la dose qu'ils se sont fixée.

Au début de l'opération, l'opium a un effet eshilaraati

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Le SLijet bavarde et rit sans motif, mais peu à peu sa gaîté fait place à la stupeur. Ses traits se tli-ent et deviennent d'une pileur caractéristique; son pouls toniLo; il

l.se renverse sur sa couche et s'endort.

' Ce sommeil dure ordinairement d'une à trois heures. Le fumeur en sort dans un étal do dépression générale un dégoût profond de tout, un souvenir accablant des visionsobaédantesquiont agité son cerveau, ^ mais avec le désir secret de reprendre de l'opium, oa du moins avec le sentiment intime que rien ne pourra l'empêcher d'en reprendre.

Les débutants se contententgénéralemoul d'une pipe. La majorité des fumours en consomment dix ou douït.', quelques uns vont jusqu'à vinyt ou trente. Le docteur

k Smith, mêiiecin en chef de l'hôpital do Pé-Naiig écrit ;

I tt Les effets de cotte triste habitude sur l'être hmnain se manifestent principalement pai' la stupeur, la jierte de la mémoire, laflaiblissement giimmil de toutes les lacultés mentales, Vémaciation, la débilité; les lèvres et les paupières prennent un ton livide, le teint est plombé, le regard atouo, l'appétit nul ou dépravé. »

Il en résulte une inaptitude croissante an travail, accompagnée de vertiges, de larmoiement, de méluncolie chroiiiyuc et d'airaissciin'nt complet de sons moral. Le fumeur d'opium ne s'astreint plus à aucun devoir, il néglige sa famille et ne recule devant rien ]iour se prucurer les queltiucs sons nécessaires ;i lu satisfaction tli: son vice : il vole, il assassine, il vend ses enfants i;onmH; esclaves; heureux quand la paralysie générale, la dysenterie ou le suicide viennent à temps le soustraire à ces extrémités. Dans ses effets indirects, l'habitude de

l'opium n'est donc pas moins terrible que l'alcoolisme. Ses inspirations immédiates sont pourtant moins farouches : il est rare que le fumeur d'opium ait des accès de brutalité, qu'il batte sa femme, qu'il brise ses meubles ou se montre querelleur. Au contraire, il est calme, silencieux, indifférent : son ivresse est celle d'un peuple doux et paisible et non pas la folie sanguinaire du gin ou du wbiskey. Mais l'une est au fond aussi désastreuse que l'autre; c'est une triste note pour la Grande-Bretagne (ju'elles lui doivent toutes deux leurs plus beaux spécimens et leurs plus nombreuses victimes.

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