LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
brandissent aussi leur férule : sous un pareil régime le , bon ne perce qu’avec peine, ce qui est noble et sage peut rarement se montrer, agir et trouver de l’écho;, en revanche, l’absurde et le faux dans le domaine de la pensée, le plat et l’insipide dans le domaine de l’art, enfin le méchant et l’astucieux dans le domaine de l’action, conservent le pouvoir effectif, que n’interrompent que de courts interrègnes : le parfait, en quelque genre que ce soit, n’est jamais qu’une exception, un cas unique parmi des millions de cas; aussi, lorsqu’il se produit dans une oeuvre durable, celle-ci, après avoir survécu à l’animosité des contemporains, demeure isolée ; on la conserve, comme on conserve une météorite, née d’un ordre de choses différent de celui qui règne ici-bas. — Quant à la vie des individus, chaque biographie est une histoire de la souffrance : car, dans la règle, chaque existence est une série continue de malheurs, grands et petits, que chacun, il est vrai, cache le mieux possible, parce qu’il sait que les autres éprouvent rarement de l’intérêt ou de la pitié, et presque toujours de la satisfaction, au récit des souffrances dont ils sont exemptés en ce moment; — mais jamais peut-être un homme, vers la fin de sa carrière, s’il a toute sa raison et s’il est en même temps sincère, ne souhaitera de la recommencer, et devant une pareille perspective il choisira plutôt celle de ne plus être de tout. La substance de fameux monologue dans Hamlet , en résumé, est la suivante : Notre condition est si misérable, que le non-être absolu lui est certainement préférable. Si le suicide nous apportait effectivement l’anéantissement, de manière que l’alternative de „Etre ou ne pas être11 existât réellement dans toute l’acception du mot, alors il faudrait y recourir infailliblement, comme au dénouement le plus enviable (a
consumation devoytly to be wish’d). Mais ii est en nous quelque chose qui nous dit, qu’il n’en est pas ainsi; que par ce moyen tout ne finit pas encore, que la mort n’est pas l’anéantissement absolu. — Le père de l’histoire énonce cette idée ( Hérodote , VII , 46), non encore réfutée jusqu’ici que je sache, qu’il n’y a pas d’homme au monde qui n’ait pas souhaité plus d’une fois de ne pas survivre au lendemain. A ce compte, ce qu’il y a encore de meilleur dans l’existence c’est sa brièveté dont on se plaint si souvent. — Si l’on mettait sous les yeux de chacun les souffrances et les tortures épouvantables auxquelles sa vie est constamment exposée, il serait saisi de terreur : l’optimiste le plus endurci, si on lui faisait parcourir les hôpitaux, lazarets et salles d’opérations chirurgicales, les prisons, les chambres de torture et les étables à esclaves, si on le conduisait sur les champs de bataille et aux lieux de supplice, si on le faisait pénétrer dans tous les sombres réduits où la misère va s’enfouir pour se soustraire aux regards de la froide curiosité, si enfin, on lui permettait de jeter un regard dans la tour d’Ugolin affamé, bien sûr lui-même finirait par comprendre de quelle nature est ce „ meilleur des mondes possibles “. Où donc Dante a-t-il pris les matériaux pour son Enfer, si ce n’est dans notre monde réel. Et pourtant il en a fait un enfer en toute règle. Par contre, lorsqu’il voulut dépeindre le ciel et ses béatitudes, il rencontra une difficulté insurmontable, par la raison que notre terre ne fournit d’éléments pour rien de semblable. Aussi ne lui resta-t-il d’autre ressource que de nous décrire, au lieu des joies du paradis, les enseignements qu’il y reçut de ses ancêtres, de sa Béatrix et de divers saints. Cela montre suffisamment quelle espèce de monde est le nôtre. Il
est vrai que l’endroit de la vie humaine, comme celui de toute mauvaise marchandise , reluit d’une faux brillant : ce qui souffre se cache toujours ; au contraire, tout ce que chacun peut acquérir de faste et d’éclat, il le met en évidence, et plus il lui manque de satisfaction intérieure, plus il souhaite de passer, dans l’opinion des autres, pour un heureux : telle est la sottise des hommes que l’opinion des autres est un des buts principaux de leur existence , bien que le néant de ce but s’exprime déjà par là que presque dans toutes les langues le mot vanité, vanitas , signifie primitivement vacuité, néant. — Mais même sous tout cet éclat éblouissant, les tourments de la vie peuvent aisément prendre des proportions telles, et cela arrive tous les jours, que l’on recoure avec empressement à cette mort qu’en d’autres circonstances l’on redoute si fort. Mais bien mieux : quand le sort veut déployer toute sa perfidie, il peut enlever à celui qui souffre même ce dernier refuge du trépas, et le laisser, entre les mains d’ennemis acharnés , livré sans salut possible à de lentes tortures. Vainement le malheureux appelle ses dieux à son aide : il reste impitoyablement abandonné à son destin. Mais cette impossibilité de salut n’est que le miroir de la nature indomptable de sa volonté, dont sa personne est l’objectité. — Autant une force extérieure est impuissante à changer ou à supprimer cette volonté, autant aussi aucune force étrangère ne peut le délivrer des souffrances inhérentes à la vie, qui est le phénomène de cette même volonté. Toujours l’homme est renvoyé à ses propres forces, en toutes choses, sans en excepter la chose capitale. C’est en vain qu’il se crée des dieux , pour en obtenir par ses supplications ou par la flatterie, ce que sa propre volition peut seule lui donner. Si l’Ancien Testament a fait du monde
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
et des hommes l’oeuvre d’un Dieu, le Nouveau Testament, pour nous enseigner que le salut et la rédemption de la misère de ce monde ne peuvent venir que du monde lui-même, se vit obligé de corporifier ce Dieu. La volonté de l’homme est et restera toujours ce dont tout dépend pour lui. Des Saniassis, des martyrs, des saints , quelle qu’ait été leur croyance ou leur appellation, se sont librement et volontairement soumis à tous les supplices, parce que chez eux le vouloir-vivre avait cessé; et alors la lente destruction de son phénomène leur était elle-même la bienvenue. Mais je ne veux pas anticiper sur l’objet de nos prochaines considérations. — Du reste je dois déclarer que Y optimisme, s’il n’est pas un simple propos irréfléchi de gens dont la plate cervelle n’héberge que des mots, me semble une opinion non seulement absurde, mais vraiment impie, car elle constitue une dérision amère en présence des souffrances sans nom de l’humanité. — Il ne faut pas croire que la doctrine chrétienne soit favorable à l’optimisme, puisque tout au contraire, dans les Evangiles le monde et le mal sont des termes employés à peu près comme synonimes*)
Nous avons terminé maintenant les deux études nous avions dû intercaler, l’une sur la liberté de la Volonté en soi et sur la nécéssité de son phénomène , l’autre sur le sort de la Volonté dans ce monde, qui est le reflet de sa nature et dont la connaissance doit l’amener à s’affirmer ou à se nier. Nous allons procéder à présent à une exposition plus complète de cette question de l’affirmation ou de la
’) Voir ici le chap. 46 du 2'1 volume.