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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

auquel il consacre son temps et ses forces, dès que le monde réel veut bien lui accorder un repos qu’il n’est pas susceptible de goûter. Aussi, à l’origine, était-ce surtout le cas chez les peuples auxquels la clémence du climat et du sol rendait la vie facile : en première ligne chez les Hindous , puis chez les Grecs, les Romains, et plus tard chez les Italiens, les Espagnols, etc. — L’homme se fait à son image des démons, des dieux, des saints, auxquels ensuite il doit sans cesse offrir des sacrifices, des prières, des ornements de temples, des voeux dont il faut s’acquitter, des pèlerinages, des salutations, de riches cadres pour les images, etc. Leur culte se confond avec la réalité qu’il finit même par obscurcir : les évènements de la vie sont alors considérés chacun comme une réaction de ces êtres : leur commerce occupe la moitié de l’existence, entretient constamment l’espérance, et, par le charme de l’illusion, devient souvent plus intéressant que celui des créatures réelles. C’est l’expression et le symptôme du double besoin de l’homme : d’une part, besoin d’aide et d’assistance; d’autre part, d’occupation et de distraction ; et si, bien souvent, il travaille à l’encontre du premier de ces besoins en dépensant inutilement au cas de malheurs ou de dangers, en prières et en sacrifices, des forces et un temps précieux au lieu de les employer à détourner le mal; en revanche, il n’en sert que mieux le second besoin, par ces entretiens fantastiques avec le monde d’esprits qu’il s’est forgé : et c’est là le bénéfice, nullement à dédaigner, de toutes les superstitions.

Maintenant que nous nous sommes convaincus, en quelque sorte a priori, par les considérations les plus

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

. générales, par l’étude des premiers caractères élémentaires de la vie humaine, que celle-ci rien que par l’ensemble de sa disposition est déjà incapable de trouver le vrai bonheur, qu’elle n’est au contraire par essence qu’une souffrance sous mille formes, et un état absolu de malheur ; nous pourrions bien plus vivement encore éveiller en nous cette même conviction, a posteriori, si, abordant les faits réels, nous présentions à l’imagination les tableaux et les exemples de la misère sans nom que nous apportent l’expérience et l’histoire, de quelque côté que l’on jette les yeux et que l’on dirige ses investigations. Mais le chapitre irait à l’infini, et dénaturerait le caractère de généralité du point de vue qui convient avant tout à la philosophie. En outre, une semblable description pourrait facilement passer pour une simple déclamation sur la misère humaine, comme on en a déjà souvent entendues, et être taxée de partialité comme partant de faits isolés. La démonstration a priori, froide et philosophique, procédant de considérations générales, que nous avons donnée ici de la souffrance inséparable de la vie et fondée sur son essence même, reste donc à l’abri de tout soupçon ou de toute accusation de ce genre. Mais sa confirmation a posteriori est facile à trouver partout. Tout homme revenu des rêves de sa première jeunesse , qui tient compte de sa propre expérience et de celle des autres, qui s’est frotté à la vie, qui connaît l’histoire des siècles passés et celle de son temps, ainsi que les oeuvres des grands poètes, à moins qu’un préjugé irrévocablement enraciné ne paralyse son jugement, arrivera infailliblement à cette conclusion , que ce bas monde est le royaume du hasard et de l’erreur , qui le gouvernent sans pitié, dans les grandes comme dans les petites choses, mais à côté desquels la sottise et la méchanceté

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