LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
scélérats et dans ces guerres qui ravagent la terre; tantôt par son côte risible, qui est le thème de la comédie , et qui se montre surtout sous forme de présomption et de vanité, ces deux travers que La Rochefoucauld, mieux que personne, a su saisir et représenter in abstracto : nous le retrouvons dans l’histoire universelle comme dans notre expérience personnelle. Mais où nous le voyons le plus distinctement, c’est quand une foule déchaînée a brisé les entraves de la loi et de l’ordre : alors se montre en pleine lumière ce bellum omnium contra ormes dont Hobles a donné l’admirable tableau dans son 1er chapitre „De civeu . Alors on voit chacun non seulement ravir à un autre ce qu’il convoite lui-même, mais encore anéantir le bonheur ou l’existence de ses semblables, rien que pour se procurer un insignifiant supplément de bienêtre. C’est là la plus haute expression de l’égoïsme, dont, sous ce rapport, les manifestations ne sont surpassées que par celles de la méchanceté proprement dite, de celle qui par pur plaisir cherche le dommage et la douleur d’autrui, sans aucun profit personnel : il en sera bientôt question. — Le lecteur est prié de comcomparer la présente étude sur l’origine de l’égoïsme avec celle que j’en ai' faite dans mon mémoire sur le fondement de la morale, §. 14.
Un des sources principales de la souffrance, de cette essence inséparable de la vie, c’est cette ,’’Eqiçu, cette lutte entre tous les individus, cette expression de la contradiction intérieure, inhérente au vouloir-vivre, qui devient visible par l’intermédiaire du principe d’individuation : un moyen cruel de la mettre directement en pleine lumière, ce sont les combats de bêtes. Dans cette discorde originelle réside une source intarissable de souffrances, malgré toutes les mesures que l’on a
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
prises à cet égard, et que nous allons tout à l’heure examiner de plus près.
Nous avons déjà exposé que la première et la plus simple affirmation du vouloir- vivre n’était que l’affirmation du propre corps de l’individu, c’est-à-dire la manifestation de la volonté par des actes dans le temps, pendant que le corps, par sa forme et ses dispositions convenables, représente déjà cette même volonté, dans l’espace, et rien de plus. Cette affirmation se montre sous forme de conservation du corps par l’emploi de ses propres forces. La satisfaction de l’instinct sexuel s’y rattache immédiatement; elle en fait même partie puisque les organes sexuels font partie du corps. Par conséquent, tout renoncement spontané. , non fondé sur un motif. , à la satisfaction de cet instinct est déjà négation du vouloir-vivre ; c’est déjà son annulation effectuée par luimême à la suite d’une connaissance qui agit comme quiétif: l’on voit donc qu’une pareille négation est déjà une contradiction entre la volonté et son propre phénomène. Car bien que le corps objective, dans les parties génitales, la volonté de se propager, l’homme renonce à cette propagation. C’est précisément parce que ce renoncement nie ou supprime le vouloirvivre, qu’il est une victoire si difficile et si douloureuse à remporter sur soi-même ; — mais nous en parlerons plus tard. — Comme la volonté présente cette affirmation du corps par lui-même dans nne foule innombrable d’êtres, vivant à côté les uns des autres, l’égoïsme propre à tous fait qu’elle dépasse facilement chez un individu le degré d’une simple affirmation, et qu’elle va jusqu’à la négation de cette même volonté qui se manifeste dans un autre. La volonté du premier franchit