‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 107 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

les limites clans lesquelles s’affirme la volonté du second, soit en lésant ou détruisant le corps même de ce second individu, soit en contraignant les forces de ce corps à servir sa propre volonté au lieu de servir celle du corps ou elle apparaît ; cet homme ravit ainsi à la volonté, objectivée dans un individu, les forces par lesquelles elle s’y manifeste, pour en augmenter et dépasser d’autant les forces nécessaires à sa propre individualité : par conséquent, quand il affirme sa volonté , cet homme dépasse les limites de son corps, et la nie dans celui d'un tiers. — Cet empiètement sur les limites d’affirmation de la volonté d’autrui a été de tout temps reconnue, et sa notion abstraite porte le nom d 'injustice. Car les deux parties se rendent compte du fait instantanément ; non pas, il est vrai, distinctement sous la forme abstraite sous laquelle je viens de la présenter, mais par un sentiment intime. L’irruption dans la sphère d’affirmation du corps par sa négation de la part d’un tiers est ressentie par la victime de l’injustice comme une douleur morale directe, entièrement séparée et différente de la douleur physique que lui fait en outre éprouver l’acte, ou du chagrin que lui cause le dommage. D’autre part, l’auteur de l’injustice reconnaît qu’il est „en soi,, la même volonté que celle qui apparaît aussi dans l’autre corps, et que celle-ci s’affirme avec tant de véhémence dans l’un de ses phénomènes que, dépassant les frontières et les forces de ce corps, elle devient négation de cette même volonté dans un autre phénomène; par conséquent, il sent que cette véhemence le met en lutte avec lui-même en tant que volonté en soi, et qu’il déchire son propre sein : le coupable, lui aussi, ai-je dit, comprend cela instantanément, non in abstracto , mais par un vague sentiment : et c’est là ce

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

qu’on appelle le remords de conscience , ou, plus spécialement dans le cas présent, le sentiment d’avoir commis une injustice.

U injustice, dont nous venons d’analyser la notion dans sa généralité la plus abstraite, s’exprime, in concreto, de la manière la plus complète, la plus spéciale et la plus palpable, par le cannibalisme : voilà son type le plus net et le plus évident, l’image exécrable du conflit le plus véhément de la volonté avec elle-même, dans son objectivation la plus élévée, qui est l’homme. Elle s’exprime en outre par l’homicide, dont la perpétration est suivie immédiatement et avec une clarté horrible du remords dont nous avons tout à heure expliqué la signification en termes secs et abstraits, et qui porte au calme de l’esprit un coup dont il ne se relève plus; car la terreur qui nous fait frissonner après un meurtre commis, de même que l’effroi qui nous fait reculer devant le meurtre que nous allons commettre, correspondent à l’attachement sans borne à la vie, dont tout être vivant est pénétré précisément en sa qualité de phénomène du vouloir- vivre. (Du reste, plus loin, nous analyserons davantage ce sentiment qui accompagne la perpétration d’une injustice ou d’un acte de méchanceté, autrement dit, le remords, et nous lui donnerons la clarté d’nne notion abstraite.) Toute mutilation ou lésion du corps d’autrui, faite avec intention, un coup même, appartient par son essence à la catégorie du meurtre, et n’en diffère que par le degré. — L’injustice se montre encore dans l’asservissement d’autrui, dans l’esclavage forcé; enfin aussi dans toute atteinte à la propriété étrangère ; cette atteinte, en tant que la propriété est le fruit du travail, est du même genre que la précédente, à laquelle elle se

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