‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 109 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

pendant un siècle sur un territoire de chasse, sans avoir rien fait pour l’améliorer, ne peut pas, sans commettre une injustice morale, repousser un nouvel arrivant qui veut y chasser. Le prétendu droit de première occupation, en vertu duquel, pour avoir simplement joui d’une chose, on réclame en outre une récompense, savoir le droit exclusif d’en jouir aussi à l’avenir, n’est pas fondé en morale. Le nouvel arrivant pourrait à bien meilleur droit objecter à celui qui ne s’appuie que sur un pareil titre : „ C’est précisément parce que tu as joui si longtemps , qu’il est juste que d’autres jouissent à leur tour“. Quant aux choses qui ne se prêtent à aucun travail, soit pour être améliorées soit pour être garanties contre la destruction, elles n’admettent aucune possession exclusive moralement fondée, à moins d’une cession volontaire de la part de tous les autres, par exemple, en récompense d’autres services; mais ceci suppose déjà une société réglée par une convention, c’est-à-dire, un Etat. — Le droit de propriété moralement fondé , tel que nous venons de le déduire, donne, par sa nature, à celui qui le possède, un pouvoir aussi illimité que celui qu’il a sur son propre corps; d’où il suit que, par échange ou par donation, il peut transmettre sa propriété à d’autres, qui posséderont alors la chose à un titre aussi bien fondé que l’était le sien.

En ce qui concerne la perpétration d’une injustice, elle peut s’effectuer par la violence ou par la ruse , qui s’équivalent quant à leur essence morale. En premier lieu, pour le meurtre, il est moralement indifférent que l’on se soit servi du poignard ou du poison ; et, analogiquement, cela est vrai aussi de toute lésion corporelle. Tous les autres cas d’injustice peuvent toujours se ramener à ceci, que, par l’injustice que je commets,

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

je force l’individu étranger à servir ma volonté au lieu de la sienne, à agir à mon gré et non au sien. Par voie de violence j’y arrive au moyen de la causalité physique ; par voie de ruse, au moyen de la motivation, c’est-à-dire par la causalité agissant par la connaissance : ce qui signifie que je propose à sa volonté des motifs simulés , en vertu desquels, croyant suivre sa volonté , il suit la mienne . Comme le milieu où se trouvent les motifs c’est la connaissance, je ne puis réussir qu’en faussant sa connaissance ; c’est cet acte qui constitue le mensonge. Celui-ci a toujours pour but d’agir sur une volonté étrangère, d’influer sur la connaissance d’autrui : non pas sur la connaissance en soi et comme telle, mais comme moyen, c’est-à-dire en tant qu’ôlle détermine la volonté. Car mon mensonge lui-même, partant de ma volonté, doit avoir un motif ; celui-ci ne peut être que la volonté étrangère, et non la connaissance étrangère en elle-même et pour ellemême ; car en cette qualité elle ne peut jamais influer sur ma propre volonté, elle ne peut jamais la mouvoir ni devenir un motif de ses buts: un pareil motif ne peut toujours être que la volition et l’action d’un autre, et ce n’est que par celles-ci, par conséquent d’une manière indirecte, que la connaissance étrangère peut devenir motif. Ceci s’applique non seulement au mensonge évidemment intéressé , mais encore à celui que provoque la méchanceté pure, celle qui prend plaisir à se repaître des conséquences douloureuses amenées pour autrui par une erreur qu’elle-même a fait naître. Même la simple hâblerie tend déjà à influencer la volonté et la conduite des autres , en essayant de grossir la considération, ou d’améliorer l’opinion, à laquelle on peut prétendre de leur- part. — Le simple refus de dire une vérité, c’est-à-dire , en général d’énoncer un fait, n’est

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