LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
pas en soi une injustice; mais faire accroire un chose, en est une. Celui qui refuse d’indiquer la bonne route au voyageur égaré, n’est pas injuste; mais il le devient s’il lui montre la fausse direction. — De ce qui précède il résulte que chaque mensonge , exactement comme chaque acte de violence, est à ce titre une injustice , parce que, comme l’acte de violence, il a pour but d’étendre la domination de ma volonté à des individus étrangers, par suite, d’affirmer ma volonté en niant la leur, et c’est ce que fait aussi la violence. Mais le mensonge le plus parfait c’est la violation d’une convention , parce qu’ici toutes les conditions que nous avons énoncées se trouvent réunies d’une manière évidente et complète. En effet, quand je conclus la convention, ce à quoi s’engage mon cocontractant est, de mon aveu, le motif direct de l’engagement que je vais prendre à mon tour. Les promesses réciproques sont prudemment débattues avant d’être échangées en toute forme. Les déclarations réciproques sont, par hypothèse, quant à leur vérité au pouvoir de chacun des déclarants. Si mon cocontractant viole la convention, c’est qu’il m’a trompé: en suggérant à ma connaissances *des semblants de motifs, il a dirigé ma volonté selon ses propres intentions , et il a étendu la domination de la sienne jusqu’à ma personne : il a donc commis par là une injustice complète. Voilà les bases morales de la légitimité et de la validité des conventions.
L’injustice commise par la violence n’est pas aussi avilissante pour son auteur que celle commise par la ruse ; parce que la première témoigne d’un force physique, qui, en toute circonstance, impose aux hommes ; tandis que la seconde, par l’emploi des voies détournées, trahit de la faiblesse et ravale l’homme tout à la fois physiquement et moralement ; en outre,
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
parce que le mensonge et la fourberie ne peuvent réussir, que si celui qui en use témoigne lui-même cle l’horreur et du mépris pour de semblables moyens, afin de capter la confiance, et son triomphe résulte alors de ce qu’on lui a attribué une loyauté qu’il ne ne possède pas. — La profonde aversion qu’inspirent l’astuce, la mauvaise foi et la trahison vient de ce que la bonne foi et la probité sont un lien extérieur, qui rassemble en une unité la volonté dispersée en une multitude d’individus, et qui limite ainsi les conséquences de l’égoïsme dérivant de cette dispersion. La mauvaise foi et la trahison rompent ce dernier lien extérieur, et ouvrent une carrière illimitée aux conséquences de l’égoïsme.
L’ensemble de cet exposé nous a montré que le contenu de la notion d 'injustice était une nature de conduite telle, que l’individu pousse l’affirmation de la volonté se manifestant dans son corps jusqu’à la négation de celle qui se manifeste dans d’autres corps. Par des exemples très généraux nous avons fait voir où commence le domaine de l’injustice, et nous avons établi, par un. petit nombre de notions principales, quels en sont les différents degrés, depuis le plus élevé jusqu’au plus bas. Il résulte de tout cela que c’est la notion d 'injustice qui* est la notion primitive et positive, et que l’opposée, celle de justice , est dérivée et négative. Car il ne faut pas s’en rapporter aux mots, mais aux notions. En effet, on n’eût jamais parlé de justice , s’il n’existait pas d’injustice. La notion de justice ne contient que la négation de l’injustice ; c’est à elle qu’on rapporte toute action qui ne dépassé pas la limite que nous avons établie plus haut, c’està-dire, qui ne nie pas la volonté d’autrui afin d’affirmer plus fortement la sienne propre. La dite limite