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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

n’a en vue uniquement que l’injustice soufferte , et ne s’occuperait jamais de l’injustice commise , si ce n’était à cause de son corrélatif nécessaire et inséparable, l’injustice subie; c’est là l’ennemi contre lequel elle travaille et sur lequel son regard reste fixé. Si, par impossible, on pouvait se représenter un agir injuste qui ne fût pas accompagné d’autre part d’un souffrir injuste , l’État logiquement n’aurait pas à l’empêcher. — En outre, comme en morale le vouloir, l’intention, est la seule chose à considérer et la seule qui ait de la réalité, la ferme volonté de commettre une injustice que la force extérieure seule empêche et rend inefficace, a la même valeur à ses yeux que l’injustice effectuée, et le tribunal moral condamne comme injuste celui qui veut une injustice. Par contre, l’État ne se préoccupe nullement de la volonté ni de l’intention pour ellesmêmes, mais uniquement de l’acte (qu’il ait été tenté seulement ou réalisé), à cause de son corrélatif, le tort souffert par autrui : l’acte, le fait, voilà tout ce qu’il y a de réel à ses yeux, et il ne recherche l’intention que pour autant qu’elle peut faire reconnaître la signification de l’acte. L’État ne défend à personne de ne penser constamment qu’à assassiner ou empoisonner quelqu’un, dès qu’il sait positivement que la crainte de la hache et de la roue empêchera incessamment les effets de cette volonté. L’État n’a pas non plus le plan insensé de détruire les tendances injustes, les mauvaises intentions, mais seulement, en regard de chaque motif poussant à commettre une injustice, d’en placer toujours un , sous la forme d’une peine inévitable, dont la puissance l’emporte sur celle du premier et qui détermine à s’abstenir : le code criminel est donc un répertoire, le plus complet possible, des contre-motifs à opposer à toutes les actions criminelles présumées pos-

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

sibles ; — crimes et contre-motifs y sont prévus in abstracto , pour, le cas échéant, trouver leur application in concreto. A cet effet, la science politique, ou la législation, empruntent à la Morale le chapitre qui enseigne la justice et qui, à côté de la signification intérieure du juste et de l’injuste , fixe la limite précise qui les sépare ; mais uniquement afin d’en utiliser l’envers : toutes les limites que la Morale indique comme ne devant pas être transgressées quand on ne veut pas commettre d’injustice , la législation les considéré par leur face opposée, comme limites qu’il ne faut pas permettre aux autres de dépasser pour n’avoir pas d’injustice à souffrir , limites dans lesquelles on a donc le droit de faire rentrer celui qui les viole : en conséquence, elle fortifie par des lois le côté exposé à l’agression. L’on voit que, de même qu’on a spirituellement appelé l’historien un prophète à rebours, l’on peut dire du législateur que c’est le moraliste à rebours ; et partant, que la législation , dans son acception propre, c’est-à-dire comme doctrine des droits qu’il est permis de défendre, est le rebours de ce chapitre de la Morale où elle enseigne quels sont les droits qu’il n’est pas permis de violer. La notion de l’injuste et de sa négation, le juste, de morale qu’elle est à l’origine devient juridique par le déplacement de son point de départ du côté actif au côté passif, donc par retournement. C’est ce renversement, joint à la théorie de Kant sur le droit, selon laquelle il déduit très faussement l’institution de l’État, comme devoir moral, de son impératif catégorique, qui, dans ces derniers temps , a à plusieurs reprises donné naissance à cette étrange erreur, que l’État est une fondation destinée à favoriser la moralité, qu’il ne doit son origine qu’à cette tendance, et qu’en conséquence, il est dirigé contre l’égoïsme. Comme si l’in-

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