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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

tention intérieure , à qui seule convient l’attribut de morale ou immorale, comme si la volonté, éternellement libre, pouvait être modifiée du dehors et par une influence quelconque! Plus absurde encore est cette thèse, que l’État serait la condition de la liberté dans son acception morale, et, par suite, de la moralité : car la liberté se trouve par delà le phénomène, et, à plus forte raison, au dessus des institutions humaines. L’État, nous l’avons dit, est si peu dirigé contre l’égoisme en général et comme tel, que, tout au contraire, il doit son origine à l’égoïsme ayant appris à se comprendre lui-même, procédant méthodiquement, ayant passé de son point de vue unilatéral à un point de vue général, et devenu commun à tous pour avoir assumé, concentré en soi les égoïsmes individuels : c’est uniquement à servir cet égoïsme que l’État est appelé, et il a été institué précisément en raison de l’impossibilité d’une moralité pure , c’est-à-dire d’une conduite juste , basée sur des principes moraux ; car, si une pareille conduite était possible, lui-même deviendrait superflu. Ce n’est donc point contre l’égoïsme , mais contre les conséquences désastreuses et mutuelles qui résultent pour tous de la multiplicité des égoïsmes individuels et qui troublent leur bien-être, que l’État a été institué en vue d’assurer ce bien être. Aussi Aristote déjà a-t-il dit (De Rep., III) : TeXoç [. isv ovv noXsooç xo ev tyjv xovxo ôs scxiv xo 'QrjV svôcufiovcoç '/.ai xaXcoç. (Finis civitatis est bene vivere , hoc autem est beate et pulchre vivere). Hobbes aussi a exposé, d’une manière précise et excellente, cette origine et ce but de l’État, tels qu’ils sont exprimés dès longtemps dans ce principe de tout système politique : salus publica prima lex esto. — Si l’État atteint pleinement son but, le résultat obtenu sera le même que celui du règne général des intentions abso-

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

lument justes. Mais l’essence intérieure , l’origine des deux phénomènes sera contraire. Le second, en effet, résulterait de ce que personne ne voudrait commettre d’injustice ; le premier, de ce que personne ne voudrait en souffrir et de ce que les mesures convenables aurait été prises dans ce but. Ceci nous montre comment le même but peut être atteint, bien que l’on parte de deux directions opposées : nn carnassier muselé est aussi inoffensif qu’un herbivore. — Mais l’Etat ne saurait aller au delà : il ne pourra jamais produire un état de choses pareil à celui qui résulterait de la bienveillance et de l’amour réciproque et générai. Car, ainsi que nous avons trouvé tout à l’henre qu’il ne prohiberait pas un agir injuste auquel ne correspondrait pas un souffrir injuste, et qu’il ne le prohibe que parceque la condition est irréalisable, ainsi, à l’inverse, et en vertu de sa tendance dirigée ver le bienêtre de tous , l’État veillerait volontiers à ce que chacun éprouvât toute sorte d’effets de bienveillance et d’humanité, si tout cela n’avait un corrélatif inévitable dans le fait de pratiquer la bienveillance et la charité; auquel cas chaque citoyen demanderait à se charger du rôle passif, le préférant au rôle actif, qu’il n’y aurait non plus aucun motif d’attribuer plutôt à tel individu qu’à tel autre. En conséquence, on ne peut imposer de force que le négatif qui constitue effectivement le droit, et non le positif, qui est ce que l’on a compris sous le nom de devoirs d’humanité, ou devoirs imparfaits.

La législation emprunte, comme nous l’avons dit, la théorie du droit pur, ou théorie de la nature et des limites du juste et de l’injuste, à la Morale pour l’appliquer, à l’envers, à ses propres vues, qui n’ont rien de commun avec la Morale, et pour créer d’après cela une législation positive avec les moyens de sanc-

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