‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 117 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTE

se renouvellerait bientôt. — Avoir en vue l’avenir, voilà ce qui distingue la punition de la vengeance, et ce but elle ne peut l’avoir qu’appliquée en exécution d’une loi; car en se montrant ainsi inévitable, et également applicable à tous les cas futurs, elle maintiendra à la loi le pouvoir d’intimider qui est le but poursuivi. — J’entends d’ici quelque disciple de Kant objecter infailliblement à ceci, que cette interprétation fait du criminel que l’on punit un simple „ moyen". Les Kantiens ressassent infafatigablement que „l’on ne doit jamais traiter l’homme comme un moyen, mais comme un but" : certes, voilà qui sonne dignement, et la maxime est faite pour plaire à ceux qui aiment à avoir une formule pour s’épargner la peine de réfléchir plus longuement; mais examinée au grand jour, ce n’est qu’une proposition éminemment vague, indéterminée, qui n’arrive à son but que d’une manière tout à fait indirecte, et qui chaque fois qu’on veut l’appliquer, a besoin d’être au préalable expliquée , précisée et modifiée ; car prise ainsi dans sa généralité, elle ne signifie à peu près rien, elle est insuffisante et problématique. Du moment qu’un assassin est légalement frappé d’une sentence capitale, il doit certainement être employé comme un „moyen“, et cela en toute justice. En effet, la sécurité publique, but essentiel de l’État, a été troublée par le criminel ; elle serait même détruite si la loi ne s’exécutait pas : c’est lui, c’est sa vie, sa personne, qui doit servir à l’exécution de la loi, et, comme conséquence, au rétablissement de la sécurité publique; il n’est que juste de se servir de lui comme d’un moyen, pour exécuter le pacte social qu’il a consenti en sa qualité de citoyen ; par cette convention, et en vue d’être assuré dans la jouissance de sa vie, de sa liberté et de sa propriété, il a engagé ces mêmes biens

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

comme garantie d’une égale sécurité pour les autres, et ce gage, il vient de la rendre exigible.

Cette théorie des peines, si directement évidente pour tout esprit qui raisonne sainement, est loin d’être une conception nouvelle, au moins dans ses points principaux; seulement, des erreurs toujours nouvelles l’avaient presque complètemeut écartée, et j’ai cru nécessaire d’en donner l’exposé le plus clair. Tout ce qu’elle renferme d’essentiel est compris déjà dans ce que Puffendorf en dit dans son „De officio hominis et civis“, L. 2, chap. 13. Les mêmes vues sont partagées par Hobbes dans le „Leviathan“, chap. 15 et 28.. L’on sait que de nos jours Feuerbach les a défendues. On les trouve même exprimées dans les sentences des philosophes de l’antiquité: Platon les expose nettement dans le Protagoras (p. 114, edit. Bip.), dans le Gorgias (p. 168), enfin, dans le onzième livre des Lois (p. 165). Sénèque exprime parfaitement l’opinion de Platon et la théorie des peines en général, dans ces quelques mots: „Nemo prudens punit , quia peccatum est ; sed ne peccetur u (De Ira, I, 16).

L’État est donc la ressource par laquelle l’égoïsme raisonnable cherche à échapper à ses propres funestes conséquences, qui tournent contre lui-même, et le moyen pour chacun de travailler au bien public , parce qu’il y rencontre aussi le sien propre. S’il était donné à l’État de réaliser pleinement son but, comme il sait aussi s’asservir de plus en plus le reste de la nature au moyen des forces humaines qu’il concentre en soi, il pourrait s’établir ici bas, dans une certaine mesure, par la suppression de toute espèce de maux, quelque chose qui ressemblerait au pays de Cocagne. Mais d’abord, l’État demeure bien en arrière de son but; puis, il resterait toujours encore une foule

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