LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
innombrable de maux absolument inhérents à la vie; mais f'ussent-ils même tous supprimés, qu’ encore l’ennui prendrait sans retard la place occupée par chacun d’eux, au fur et à mesure de leur disparition, et souffrir continuerait, après comme avant, d’être l’élément de l’existence : en outre, la discorde entre les individus ne peut pas disparaître totalement, et si les grandes batailles leur sont défendues, ils se harcèlent par de petites attaques : quand enfin , par une heureuse chance, l’Eris est proscrite de l’intérieur, elle s’exerce à l’extérieur; bannie comme guerre intestine par l’institution d’un gouvernement régulier, elle rentre du dehors comme guerre de peuple à peuple, et alors elle réclame en grand et d’un seul coup, comme une dette qu’elle aurait laissé s’accumuler, les sacrifices sanglants que de sages lois lui avaient soustraits en détail. Finalement, à supposer même qu’une sagesse née d’une expérience de milliers d’années fût parvenue à vaincre et écarter à jamais tous ces fléaux , le résultat dernier serait un excès de population de notre planète, dont une imagination audacieuse peut seule actuellement se représenter les épouvantables désastres*).
Nous venons d’étudier la justice temporelle , qui réside dans l’État, et dont la mission est de rémunérer et de punir : nous avons vu qu’elle n’est justice qu’en tant qu’elle a en vue l’avenir, sans quoi toute punition d’un délit resterait injustifiable, et ne serait que l’addition, sans raison et sans signification, d’un second mal à celui déjà fait. Il en est tout autrement de la justice éternelle , dont nous avons fait mention plus haut:
’) Voir ici le chap. 47 du 2d volume.
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
celle-ci ne régit pas l’État, mais le monde; elle ne dérive pas d’institutions humaines, n’est pas soumise au hasard et à l’illusion ; elle n’est pas incertaine, chancelante ou susceptible d’erreur ; elle est infaillible, ferme et sûre. — Le concept de rémunération comprend déjà en soi le temps : aussi la justice éternelle ne peut-elle être rémunératrice ; elle n’a pas, comme l’autre, la faculté d’accorder ni répit ni terme, et n’a pas non plus, comme l’autre, besoin du temps pour exister, en compensant, uniquement à l’aide du temps, les mauvaises actions par leurs mauvaises conséquences. Ici la peine doit être si intimement unie à la faute, que les deux ne fassent qu’un.
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Eurip., ap. Stob. Ecl., I, c. 4.
(Volare permis scelera ad aetherias domus Patatis, illic in Jovis tabularia Scripto referri ; tum Jovem lectis super Sententiam proferre ? — sed mortalium Fadnora coeli, quantaquanta est, regia Nequit tenere : nec legendls Juppiter Et puniendis par est. Est tamen ultio,
Et, si intuemur, ilia nos habitat prope.)
Qu’une semblable justice éternelle existe réellement dans l’essence du monde, c’est ce qui deviendra bientôt évident pour le lecteur, s’il a suivi jusqu’ici la pensée que je développe, et s’il l’a saisie.
Le monde, avec toute la multiplicité de ses parties et de ses figures, est le phénomène, l’objectité d’un vouloir-vivre unique. L’existence elle-même et les mo-