LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
des de cette existence, dans l’ensemble comme dans chaque partie, viennent uniquement de la volonté. Celleci est libre, elle est omnipotente. En tout objet la volonté se montre exactement telle qu’elle s’est déterminée elle-même, par soi-même, et en dehors du temps. Le monde n’en est que le miroir : et toute existence finie, avec tout ce qu’elle renferme de souffrances et de tourments, appartient à l’expression de ce que veut la volonté; elle est telle, parce que la volonté le veut ainsi. C’est n’est donc que rigoureuse justice pour tout être de porter sur ses épaules l’existence en général, et puis l’existence de son espèce et celle de sa propre individualité, absolument telle qu’elle est, dans les conditions données et dans un monde tel qu’il est, régi par le hasard et l’erreur, fini, éphémère, fait pour toujours souffrir : et dans tout ce qui lui arrive, même dans tout ce qui peut seulement lui arriver, il ne lui est jamais fait que justice. Car telle est sa volonté; et telle volonté, tel monde. La responsabilité de l’existence et de la qualité du monde n’appartient qu’à ce monde lui-même , et à personne autre; car qui donc aurait voulu la prendre sur soi? — Yeut-on savoir ce que valent les hommes au point de vue moral, au total et en général ? On n’a qu’à considérer leur destinée, au total et en général. Ce n’est que besoin, misère, désolation, tourment et mort. Il règne une justice éternelle : si, pris en masse, ils n’étaient pas indignes, leur sort, pris en masse, ne serait pas aussi triste. C’est en ce sens que nous pouvons dire : „le monde lui-même est la sentence du monde".*) Si l’on mettait dans un des plateaux de la balance toute la détresse du monde, et dans l’autre toute sa culpabilité, l’aiguille resterait pour sûr au repos.
Schiller.
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTE
Toutefois il est certain que pour l’intelligence, issue de la volonté afin d’être sa servante, et telle qu' elle est donnée à l’individu comme individu, le monde ne se montre pas tel qu’il se révèle ensuite à l’observateur; savoir, comme l’objectité d’une même et unique volonté de vivre identique avec lui : le regard grossier de l’individu est troublé par ce que les Hindous appellent le voile de Maia: au lieu de la chose en soi, il ne voit que le phénomène, dans le temps et l’espace, dans le principe d’individuation et dans les autres formes du principe de raison : avec un mode de connaissance aussi borné il ne saisit pas l’essence des choses, qui est une; il n’en voit que les phénomènes, qui se montrent isolés, séparés , innombrables , variés , et même opposés. Il lui semble alors que la volupté et la douleur sont des choses toutes différentes ; tel homme lui apparaît comme bourreau et meurtrier, tel autre comme martyr et victime ; la perversité est pour lui une chose et la souffrance une autre. Il voit l’un vivre joyeusement, dans Tabondance et la volupté, pendant qu’à la porte un autre meurt d’une mort cruelle, d’inanition et de froid. Il demande alors : où donc est la justice? Et lui-même, sous l’impulsion violente de cette volonté de qui il tient son origine et son essence, il se jette sur les voluptés et les jouissances de la vie, il les presse à lui de toutes ses forces, et ne sait pas que par ce même acte de sa volonté il a saisi et pressé à lui toutes les douleurs de la vie, et toutes les tortures à l’aspect desquelles il frissonnait d’épouvante tout à l’heure. Il voit la souffrance dans ce monde ; il y voit aussi la méchanceté : mais loin de comprendre qu’elles ne sont que des côtés divers du phénomène du même vouloir-vivre, il lui semble qu’elles différent beaucoup entre elles, qu’elles sont même l’opposé l’une de l’autre,