LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
et il cherche souvent par la méchanceté, c’est-à-dire, en faisant souffrir les autres, à se soustraire aux douleurs, aux souffrances de son propre individu, tout imbu du principe d’individuation, et tout aveuglé par le voile de Maia. — Car, ainsi que dans une barque, quand la mer hurle furieuse, et, dans son horizon immense, élève et abaisse des vagues monstrueuses, le marin reste assis, tranquille, plein de confiance dans sa frêle embarcation ; ainsi, au milieu d’un monde rempli d’angoisses, l’homme isolé reste calme, parce qu’il met son appui et sa confiance dans le principe d’individuation, autrement dit, dans la manière dont, comme individu, son .intelligence comprend les choses, c’est-à-dire comme phénomènes. Le monde immense, partout rempli de douleur, dans un passé infini comme dans un avenir infini, est pour lui quelque chose d’inconnu, une fable : son imperceptible personne, son présent qui n’est qu’un point, son bien-être momentané, voilà sa réalité : il n’est efforts qu’il ne fasse pour les conserver, tant qu’une connaissance plus juste des choses ne lui a pas dessillé les yeux. Jusque là, dans les profondeurs les plus reculées de sa conscience, s’agite simplement un obscur pressentiment que tout cela, au fond, pourrait bien ne pas lui être entièrement étranger, mais pourrait, au contraire, avoir avec lui telle connexion dont le principe d’individuation n’est pas en état de le libérer. C’est de ce pressentiment que vient le frissonnement irrésistible, commun à tous les hommes (et peut-être même aux animaux les plus intelligents), dont ils sont soudain saisis toutes les fois que , par un hasard quelconque, ils se trouvent déroutés sur le principe d’individuation, quand le principe de raison , sous quelqu’une de ses formes, a l’air de subir une dérogation : p. ex., quand il nous semble qu’un changement se produit sans avoir
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
de cause, ou qu’une personne morte revient sur terre, ou que, d’une manière quelconque, le passé ou l’avenir sont présents devant nous, ou que nous voyons tout près de nous des objets très éloignés. La terreur immense qui s’empare de nous dans ces cas, résulte de' ce que nous sommes déconcertés au sujet de notre manière d’interpréter les phénomènes, qui seule nous fait considérer notre individu comme séparé du reste du monde. Mais c’est que cette séparation n’existe en effet que dans le phénomène, et non dans la chose en soi : et c’est là-dessus que repose la justice éternelle. — En vérité, c’est un terrain miné que celui sur lequel est assis le bonheur temporel et sur lequel s’agite la sagesse ici bas. Celle-ci protège la personne contre les revers ; l’autre lui procure les jouissances ; mais la personne n’est que phénomène, et si elle diffère des autres, si elle est affranchie des souffrances qu’ils endurent, ce n’est qu’en tant que phénomène, en vertu du principe d’individuation. D’après l’essence véritable des choses, chaque homme doit considérer toutes les douleurs du monde comme étant les siennes, et tenir pour réelles celles même qui ne sont que possibles, et cela tant qu’il continue d’être un ferme vouloir-vivre, c’est-à-dire, aussi longtemps qu’il affirme la vie de toute ses forces. Pour celui dont l’intelligence pénètre au delà du principe d’individuation, le bonheur temporel, cadeau du hasard ou résultat arraché par la prudence aux mains de la destinée , au milieu de la souffrance universelle, — n’est que le rêve du mendiant, pendant lequel il est roi, mais dont il se réveillera, pour reconnaître alors que c’était par une courte illusion qu’il s’était cru élevé au dessus des misères de son existence.
La justice éternelle se dérobe aux regards quand l’intelligence est asservie au principe de raison, et tant