‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 121 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

qu’elle est imbue du principe d’individuation : dans ces conditions, l’homme la cherche vainement ; il ne peut que la remplacer par des fictions. Il voit le méchant, après des forfaits et des cruautés de toute sorte, vivre dans les plaisirs et mourir sans avoir été inquiété. Il voit l’opprimé traîner jusqu’à sa fin une vie de douleurs, sans qu’un vengeur ou un rémunérateur se montre. Celui-là seul voit et comprend la justice éternelle, qui sait s’élever au dessus de la connaissance procédant selon le principe de raison et bornée aux choses particulières, qui sait concevoir les Idées, voir au delà du principe d’individuation, et qui reconnaît que les formes du phénomène ne conviennent pas à la chose en soi. Celui-là seul aussi, avec la même élévation d’intelligence, pourra comprendre- la véritable essence de la vertu, telle que la suite des présentes considérations va bientôt nous la révéler ; bien que pour la pratiquer, la connaissance abstraite n’en soit nullement requise. En conséquence, celui qui est parvenu à cette hauteur de conception comprend que, la volonté étant le principe de tout phénomène , les tourments infligés aux autres ainsi que ceux subis par lui-même, le mal ainsi que la douleur, ne frappent toujours qu’un même et unique être ; que les phénomènes, dans lesquels le mal et la douleur apparaissent, se montrent seuls sous forme d’individus distincts , séparés par des temps et des espaces éloignés. Il comprend que la distinction entre celui qui inflige les souffrances et celui qui doit les subir n’est que phénomène et n’atteint pas la chose en soi, la volonté qui vit dans tous les deux : celle-ci, abusée par l’intelligence attachée à ses ordres , se méconnaît elle-même et , en cherchant dans l’un de ses phénomènes un surcroît de bien-être, elle produit dans l’autre un excès de douleur : emportée

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

par sa véhémence, elle déchire de ses dents sa propre chair, ignorant que par là c’est toujours elle même qu’elle blesse, et manifestant de la sorte, par l’intermédiaire de l’individuation, le conflit avec elle-même qu’elle recèle dans son sein. Persécuteur et persécuté sont identiques. L’un s’abuse en ne croyant pas avoir sa part de la souffrance; l’autre s’abuse en ne croyant pas participer à la culpabilité. Si leurs yeux parvenaient à se dessiller, le méchant reconnaîtrait que dans ce vaste monde il vit lui-même au fond de toute créature qui souffre, et qui, lorsqu’elle est douée de raison, se demande vainement dans quel but elle a été appelée à vivre et à endurer des souffrances qu’elle ne se reconnaît pas avoir méritées: le malheureux, à son tour, comprendrait que tout le mal qui se commet ou s’est jamais commis sur terre, dérive de cette volonté qui constitue aussi son essence à lui, dont il est aussi le phénomène, et qu’en vertu de ce phénomène et de son affirmation, il a assumé toutes les souffrances qui en découlent, et qu’il doit les supporter en toute justice, aussi longtemps qu’il continue d’être cette Volonté. — Ce sont ces vues qui inspiraient le génie divinateur de Calderon, lorsque, dans son drame „La vie est un songeu ; il dit :

Pues el clelito mayor

Del hombre es haber nacido.

(Car le plus grand crime

De l’homme, c’est d’être né.)

Et comment ne serait-ce pas un crime, puisqu’une loi éternelle le frappe de mort ? Par ces vers, Calderon n’a fait aussi qu’exprimer le dogme chrétien du péché originel.

La connaissance vivante de la justice éternelle, de ce fléau de balance qui relie indissolublement le malum

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