LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
culpae au malum poenae , demande que l’homme s’élève entièrement au-dessus de l’individualité et du principe même de sa possibilité : de là vient qu’elle restera à jamais inaccessible à la majorité des hommes, comme son étroite alliée, la connaissance claire et précise de l’essence de la vertu, dout nous allons nous occuper dans ce qui va suivre. — Aussi, dans les Yédas, dont l’étude n’était permise qu’aux trois castes régénérées et qui forment la doctrine ésotérique de leur philosophie, les sages ancêtres des populations de l’Inde l’ont, ils énoncée aussi directement que la notion par elle-même et leur langue le permettaient, et pour autant que leur manière d’exposer, toujours imagée et même rhapsodique, s’y prêtait : mais dans la religion populaire, ou doctrine exotérique, ils ne l’ont exprimée qu’en mythes. Cet exposé direct, nous le trouvons dans les Yédas, fruit de la plus haute intelligence et de la suprême sagesse humaines : les Oupanischads , parvenus enfin jusqu’à nous, comme le don le plus précieux que nous ait apporté le siècle présent, nous en donnent la substance exprimée de diverses manières, dont la plus remarquable est celle-ci : l’on fait passer sous les yeux de l’élève tous les êtres du monde animé et inanimé, sur chacun desquels on prononce le mot de „ Tatoumes11 ou plus correctement „Tat twam asi“ : ce mot a passé à l’état de formule appelée Mahavakya , et il signifie : Ceci, c’est toi *). — Pour le peuple, et dans les limites bornées dans lesquelles son intelligence lui permettait de la saisir, cette grande vérité fut traduite dans le mode de la connaissance selon le principe de raison, laquelle, de sa nature, ne peut pas du tour admettre cette vérité, pure et en soi, et avec laquelle il est même
*) Oupnek’hat, vol. I, p. 60 sqq.
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
en contradiction directe : mais , sous forme de mythe, on lui donna un équivalent suffisant pour servir de règle de conduite, puisque cette interprétation métaphorique et conforme à la connaissance selon le principe de raison lui permet de comprendre la valeur morale de la conduite, bien que celle-ci soit étrangère à ce mode de connaissance : or, c’est là le but de toute doctrine religieuse, vu qu’elles ne sont toutes que des paraboles, revêtant de leur voile la vérité à laquelle l’intelligence grossière de l’homme ne peut pas s’élever. En ce sens, ce mythe indien peut être appelé, dans la langue de Kant, un postulat de la raison pratique : à ce point de vue, il a l’immense avantage de ne renfermer d’autres éléments que ceux que la réalité nous met sous les yeux, et de pouvoir, par conséquent, appuyer chacune de ses abstractions par des données intuitives. Le mythe auquel je fais allusion c’est celui de la transmigration des âmes. Il enseigne que toutes les souffrances que l’on a infligées pendant la vie à quelque créature, on aura à les expier en souffrant identiquement les mêmes douleurs sur cette même terre, tellement, que quiconque n’a même tué qu’un animal, aura après un temps infini à renaître sous la figure de cet animal et à subir le même sort. La métempsycose enseigne encore que la conduite du méchant le condamne à revenir sur la terre sons la forme d’une créature souffrante et méprisée, à renaître comme femme, comme animal, comme paria ou tschandala, comme lépreux, crocodile, etc. Tous les tourments dont elle menace, elle les présente sous des images intuitives, prises dans le monde réel, sous la figure de créatures souffrantes, qui ignorent aussi en quoi elles ont mérité une pareille destinée; et elle n’a pas besoin d’appeler à son aide quelque autre Enfer. En revanche, elle promet pour ré-