LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
compense à la vertu la renaissance sous une forme meilleure et plus noble, comme brahmane, comme sage, ou comme saint. Mais la récompense suprême, celle promise aux actes les plus nobles et à la résignation parfaite, celle réservée aussi à l’épouse qui dans sept existences successives est morte volontairement sur le bûcher de son époux, ainsi qu’à l’homme dont la bouche pure n’a jamais proféré de mensonge, celle-là le mythe ne peut l’exprimer, dans le langage terrestre, que d’une manière négative, par la promesse, si souvent répétée, de n’avoir plus à renaître : non adsumes iterum existentiam apparentent : ou , comme l’énoncent les Bouddhistes qui n’admettent ni les Yédas ni les castes : „ Tu arriveras au Nirvana, c’est-à-dire à un état où quatre choses n’existent pas/, la naissance , la vieillesse , la maladie et la mort.11
Jamais mythe ne s’est rapproché, ni ne se rapprochera d’une vérité philosophique accessible à si peu de gens, autant que cette doctrine antique du peuple le plus noble et le plus ancien, chez lequel, quoique dénaturé sur bien des points, il, règne encore comme article de foi populaire, et où il exerce encore aujourd’hui, comme il le faisait il y a quatre mille ans, l’influence la plus décisive sur l’existence. Aussi, cette interprétation mythique non plus ultra (sic) a-t-elle été embrassée avec admiration par Pythagore et par Platon, qui l’avaient reçue de l’Inde ou de l’Egypte, qui la respectaient, qui l’appliquaient et qui, nous ne savous jusqu’à quel point, y ajoutaient foi eux-mêmes. — Nous, au contraire, nous envoyons aux Brahmanes des clergymen anglais et des tisserands de la confrérie morave, pour charitablement redresser leurs croyances, et pour leur enseigner qu’ils ont été créés du néant et qu’ils doivent en être pénétrés de reconnaissance et de joie.
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ. 571
Mais il nous arrive comme à celui qui tire un boulet contre un roc. Jamais, au grand jamais, nos religions ne prendront racine dans l’Inde : la sagesse antique et primitive du genre humain ne sera pas expulsée par les évènements qui se sont passés en Galilée. Tout au contraire, c’est la sagesse indienne qui reflue vers l’Europe et qui transformera radicalement nos vues et nos pensées.
De nos recherches , exposées non en allégories mais philosophiquement, sur la justice éternelle, nous allons passer maintenant à des considérations, qui s’y relient immédiatement, sur l’importance morale de la conduite ainsi que de la conscience *) qui en est la connaissance simplement sentie.— Mais avant cela, je veux encore appeler ici l’attention sur deux particularités de la nature humaine, qui contribueront à élucider comment l’homme, au moins par un vague sentiment, connaît la substance de cette justice éternelle, ainsi que sa base, savoir l’unité et l’identité de la volonté dans tous ses phénomènes.
Tout à fait en dehors de ce que nous avons montré être le but de l’État quand il punit, but sur lequel se fonde le droit pénal , il se produit , quand une mauvaise action a été commise , non seulement chez la victime, animée le plus souvent du désir de se venger, mais encore chez le spectateur le plus désintéressé, un sentiment de satisfaction à voir celui qui a commis le mal l’éprouver à son tour exactement dans la même mesure. A mes yeux, ce qui s’exprime
*) Prise ici clans son acception morale ( Gewissen ), et non plus intellectuelle (BeicussUein).
Note de trad.