LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
par là n’est rien autre que précisément la conscience de la justice éternelle, mais mal comprise et immédiatement faussée, car l’esprit encore trouble , sous l’empire du principe d’individuation, commet une amphibolie de notions en demandant au phénomène ce qui n’appartient qu’à la chose en soi ; loin de concevoir qu’au fond offenseur et offensé ne font qu’un, et que c’est le même être qui, se méconnaissant dans son propre phénomène, porte tout à la fois la douleur et la faute, il demande encore à revoir la douleur chez l’individu même en qui se trouve déjà la faute. — Lorsqu’un homme, à une méchanceté- hors ligne, allie des facultés que beaucoup de ses semblables ne possèdent pas, bien qu’ils soient peut-être tout aussi méchants, la puissance de son intelligence, qui lui donne une immense supériorité sur eux, lui permet d’attirer des calamités inouïes sur des millions d’êtres humains, — tel serait p. ex. un grand conquérant, — il est peu de gens, en ce cas, qui ne voudraient pas voir cet homme expier quelque jour et quelque part les maux qu’il a causés , par une somme égale de souffrances : cela vient de ce qu’ils ne comprennent pas combien, en soi, l’auteur de tant de maux et ses victimes sont identiques ; ils ne voient pas que la volonté qui anime celles-ci, qui est le principe même de leur existence, existe aussi dans leur bourreau, où elle manifeste son essence avec un degré extrême de netteté; que l’oppresseur souffre aussi bien que les opprimés, et dans une mesure exactement en rapport avec la clarté plus grande de sa conscience, et avec la véhémence plus forte de sa volonté. — Mais une connaissance plus profonde , délivrée des entraves du principe d’individuation, une intelligence plus haute, source de toute vertu et de toute grandeur d’âme, ne nourrit
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
plus de ces exigences de justice vengeresse : nous en trouvons la preuve dans la morale chrétienne, qui interdit absolument de payer le mal par le mal, et qui fait régner la justice éternelle dans un domaine qui n’est plus celui du phénomène, dans le domaine de la chose en soi. („ C'est à moi que la vengeance est réservée, et c’est moi qui la ferai , dit le Seigneuru. Rom. XII, 19.)
Il est un autre trait de la nature humaine, bien plus surprenant mais beaucoup plus rare aussi , qui indique ce même désir de faire descendre la justice éternelle sur le terrain de la pratique, c’est-à-dire, de l’individuation, et qui dénote en même temps une conscience confuse que le vouloir- vivre, comme je m’exprimais plus haut, joue à ses dépens la grande tragi-comédie , et qu’une même et unique volonté respire dans tous les phénomènes; ce trait, c’est le suivant. Nous voyons parfois un homme s’indigner si profondément de quelque grande iniquité dont il a été la victime, ou peut-être seulement le témoin, qu’il fait avec réflexion le sacrifice assuré de sa vie, pour frapper de sa vengeance l’auteur du mal. Nous le verrons, p. ex., guetter pendant des années quelque puissant oppresseur, l’assassiner, puis monter lui-même à l’échafaud pour y subir la mort qu’il prévoyait et qu’il n’a souvent pas cherché à éviter même, car sa vie n’avait à ses yeux de valeur que comme un moyen d’arriver à la vengeance. — C’est surtout parmi les Espagnols que l’on rencontre de ces exemples *). En cherchant attentivement la signi-
*) Tel est cet évêque espagnol, qui dans la dernière guerre s’empoisonna à un dîner avec les généraux français, ses convives : il y a encore d’autres faits semblables arrivés pendant la guerre d’Espagne. On trouve aussi des exemples analogues dans Montaigne, Essais, livre II, chap. 12.