LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
les choses passées continuent de peser sur la conscience. La prière : „Ne m’induis pas en tentation signifie : „Ne me fais pas voir qui je suisL — A la violence avec laquelle il affirme la vie, et qui lui apparaît dans les souffrances qu’il inflige aux autres , le méchant mesure la distance à laquelle il se trouve de la suppression et de la négation du vouloir- vivre, seul refuge possible contre le monde et ses douleurs. Il voit combien il appartient à la terre et de quelle force il s’y rattache: les souffrances étrangères reconnues par lui n’ont pu l’émouvoir; il est livré maintenant à la vie et aux douleurs senties. La question demeure indécise , si par là véhémence de sa volonté sera jamais brisée et vaincue.
Cette analyse de la signification et de l’essence du mauvais , qui, senties simplement, non connues clairement et abstraitement, constituent le remords, deviendra plus précise et plus parfaite par celle du bon, faite dans le même esprit, c’est-à-dire, comme attribut de la volonté humaine, et puis par les considérations sur la résignation absolue et sur la sainteté, qui dérivent du bon parvenu à la perfection suprême. Car les contrastes s’éclairent mutuellement, et le jour démontre à la fois sa propre existence et celle de la nuit, comme dit excellemment Spinoza.
Une morale sans fondement, c’est-à-dire une simple discussion sur la morale, ne peut pas agir parce qu’elle ne motive pas. Mais une morale qui motive, ne peut avoir d’effet qu’en agissant sur l’égoïsme. Or, tout ce qui vient du sentiment égoïste n’a aucune valeur morale. D’où il suit que la morale, et en général, aucune connaissance abstraite , ne peut produire la vraie vertu : celle-ci ne peut naître que de la connaissance intuitive,
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
qui nous fait reconnaître dans les autres la même essence qu’en nous.
Car la vertu procède bien de la connaissance, mais non de la connaissance abstraite, de celle qui peut se communiquer par des paroles. Si cela était, on pourrait l’enseigner; et pendant que nous énonçons ici, en abstraction, la notion qui lui sert de base, nous aurions en même temps corrigé moralement tout homme qui l’aurait comprise. Mais il n’en est point ainsi. Des conférences ou des sermons sur la morale pourront aussi peu faire un vertueux, que tous les traités d’esthétique, à partir de celui d’Aristote, n’ont jamais pu faire un poète. Car pour l’essence propre de la vertu la notion abstraite est aussi infructueuse, qu’elle l’est pour l’art; elle ne peut rendre que des services tout à fait subordonnés , comme instrument aidant à réaliser et à garder dans la mémoire ce qu’on a reconnu et décidé par d’autres voies. Velle non discitur. Et de fait, les dogmes abstraits n’ont aucune influence sur la vertu, c’est-à-dire sur la bonté d’âme : les fausses théories ne l’empêchent en rien , et les vraies ne lui sont guère de secours. Mais c’est que vraiment aussi il serait malheureux que le point essentiel de la vie humaine, sa valeur morale et immortelle, dépendît d’une chose dont l’acquisition est tellement aléatoire, d’un dogme, d’une religion, d’un philosophème. Les dogmes n’ont d’autre emploi en fait de moralité, que celui de fournir à l’homme, arrivé à la vertu par suite d’une notion toute différente et que nous allons exposer tout à l’heure, un schéma, un formulaire, au moyen duquel il rende compte à sa raison de ses actes non égoïstes ; mais ce compte rendu, dont il a plié sa raison à se contenter, n’est le plus souvent que fictif, car cette raison, c’està-dire lui-même, ne saisit pas la nature intime d une pareille conduite.