LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ
que, par conséquent, son corps est le seul individu réel au monde, c’est-à-dire le seul phénomène de volonté, le seul objet immédiat du sujet. — On peut, à la vérité, prouver d’une manière certaine, que les autres objets, considérés comme simples représentations, sont semblables à son corps, c’est-à-dire que, comme celui-ci, ils remplissent l’espace (cet espace qui lui-même ne peut exister que comme représentation) et que, comme lui, ils agissent dans l’espace; on peut le prouver, dis-je, par cette loi de causalité, infailliblement applicable aux représentations a priori, qui n’admet aucun effet sans cause : mais, sans compter que d’un effet il n’est permis de conclure qu’à une cause en général, mais non à une cause identique, il est évident que nous nous trouvons ici de nouveau sur le terrain de la représentation pure, pour laquelle seule vaut la loi de causalité' et au-delà de laquelle elle ne peut jamais nous faire arriver. Or, se rendre compte si les objets connus par l’individu seulement comme représentations, sont néanmoins, tout comme son propre corps, également des phénomènes de la volonté, tel est, comme nous l’avons montré dans le 1er livre, le sens vrai de la question de réalité du monde extérieur: le nier, voilà ce que fait l’égoïsme théorique , qui considère tous les phénomènes, sauf son propre individu, comme des fantômes, exactement comme l’égoïsme pratique, qui dans l’application ne voit et ne traite comme une réalité que sa personne et toutes les autres comme des fantômes. On ne pourra jamais réfuter l’égoïsme théorique par des preuves: toutefois il n’a assurément été employé en philosophie, que comme sophisme sceptique, c’est-à-dire, sans conviction. Comme conviction sérieuse on ne pourrait le rencontrer que dans les petites-maisons; et, à ce titre, ce n’est pas
L’OBJECTIVATION DE LA VOLONTÉ
par une démonstration, c’est par une douche qu’il faut le réfuter. Aussi ne nous en occuperons-nous pas davantage à cet égard, et nous le considérerons comme le dernier retranchement du scepticisme, toujours polémique de sa nature. Cependant notre connaissance, toujours liée à l’individu et par cela même limitée, demande que l’individu, tout en étant un, puisse cependant connaître tout, et c’est même cette limitation qui fait naître le besoin d’une science philosophique : aussi nous, qui cherchons justement dans la philosophie un moyen de reculer les bornes de notre connaissance, nous ne regarderons cet argument de l’égoïsme théorique que le scepticisme nous oppose ici, que comme un petit fort de frontière, qu’on ne peut pas enlever, mais dont la garnison ne peut non plus jamais sortir, ce qui fait qu’on peut passer à côté et le laisser sur ses derrières sans courir aucun risque.
Nous savons donc, à n’en plus douter maintenant, que nous possédons une double connaissance, donnée par deux voies entièrement hétérogènes, de l’essence et de l’activité de notre corps : elle va nous servir désormais de clé pour reconnaître l’essence de tous les phénomènes dans la nature, et pour juger, par analogie avec notre corps, tous les autres objets, c’est-à-dire, tous ceux qui ne nous sont pas connus doublement, mais seulement comme représentations; en conséquence, nous admettrons que de même que d’une part ils sont représentation comme le corps et, en cela, semblables à celui-ci, de même d’autre part, quand ou fait abstraction de leur existence comme représentation du sujet, ce qui en reste doit, quant à son essence intime, être la même chose que ce que, en nous, nous nommons volonté. En effet, quelle autre existence ou quelle autre réalité pourrions-nous at-