LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
Il est certain que les dogmes pouvent exercer la plus grande influence sur la conduite , sur les actes extérieurs, non moins que l’habitude et l’exemple (l’inffluence de ces derniers tient à ce que l’homme ordinaire ne se fie pas à son jugement, dont il sent la faiblesse, mais à sa propre expérience* ou à celle des autres); mais ils ne changent rien à la disposition intérieure*). Toute connaissance abstraite ne fournit que des motifs : or, les motifs, ainsi que nous l’avons montré, ne peuvent modifier que la direction de la volonté, non la volonté même. La connaissance communicable, l’enseignement, ne peut agir sur la volonté que comme motif : dans quelque sens donc que les dogmes la guident, ce que l’homme veut réellement et par excellence reste identique: ses vues concernant les moyens d’y arriver ont seules été modifiées, et des motifs imaginaires le guideront à l’égal de motifs réels. Ainsi, p. ex., au point de vue de la valeur morale de l’individu, le résultat est absolument le même s’il distribue des aumônes considérables aux pauvres, dans la ferme conviction d’être dédommagé au décuple dans une vie future, ou s'il emploie la même somme à amender un fonds qui lui rapportera après quelques années un revenu d’autant plus assuré et plus considérable : — pareillement, celui qui par orthodoxie livre un hérétique aux flammes est un meurtrier, aussi bien que le scélérat qui le livre pour un salaire : le cas est le même, en tenant compte des intentions, pour celui qui égorge des Turcs dans la Terre promise, quand il le fait avec la conviction
’). Les actes sont de simples „opera operata", dirait l’Église, qui sont inefficaces tant que la grâcs n’a pas donné la foi qui conduit à la régénération. Nous parlerons de cela plus loin.
Note de Schop.
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
de gagner ainsi une place en Paradis. Car tous ceuxlà n’ont souci que d’eux-mêmes, de leurs vues égoïstes, tout autant que le dit scélérat, dont ils ne diffèrent que par l’absurdité des moyens. Comme nous l’avons dit, du dehors la volonté n’est accessible que par les motifs: et ceux-ci modifient seulement la manière dont elle se manifeste, mais non sa substance même. Velle non discitur.
Chez l’homme qui dans la pratique des bonnes oeuvres s’appuie sur des dogmes, il faut toujours distinguer si ces dogmes sont réellement le motif de ses actes, ou bien si, comme je le disais, ils ne sont qu’une manière fictive de se rendre un compte satisfaisant pour la raison , d’une action découlant d’une tout autre source, action qu’il accomplit parce qu’il est bon , mais qu’il ne sait pas expliquer convenablement parce qu’il n’est pas un philosophe, tandis que néanmoins il ne serait pas fâché d’avoir une opinion à cet égard. Cependant la différence est difficile à trouver, parce que son principe existe dans le foiintérieur de l’homme. Aussi ne pouvons-nous presque jamais juger avec certitude de la moralité des actes d’autrui, et rarement de celle des nôtres. — Les dogmes, les exemples et les moeurs peuvent modifier considérablement les faits et les oeuvres des peuples comme des individus. Mais, par elles-mêmes, les oeuvres ( opéra operato ) ne sont que de vaines images : ce qui leur donne leur valeur morale, c’est la disposition psychique qui pousse aux bonnes oeuvres. Cette valeur, en effet, peut rester égale pour des phénomènes extérieurs bien différents. A égal degré de scélératesse, tel mourra roué, tel autre bien tranquillement au milieu des siens. La même méchanceté peut se manifester, chez telle nation, en linéaments grossiers, par le meurtre et le cannibalisme,