‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 132 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

chez telle autre, en fine et discrète miniature (sic), par des intrigues de cour, des persécutions et des fourberies raffinées de toute espèce: mais le fond reste le même pour les deux. Supposons qu’un État, ou même un dogme, objet d’une foi absolue et enseignant des peines et des récompenses au delà du tombeau, réussissent à empêcher tout crime : politiquement, le bénéfice serait immense; moralement, nul: tout au plus empêcherait-on la vie d’être la copie fidèle de la volonté.

La vraie bonté d’âme, la vertu désintéressée, la noblesse pure, ne naissent donc pas d’une connaissance abstraite ; leur source est une connaissance immédiate et intuitive, qu’on ne peut ni acquérir ni supprimer discursivement ; qui, par là-même qu’elle n’est pas abstraite, ne peut pas s’enseigner, mais doit se révéler toujours d’elle-même, et qui, pour s’exprimer d’une manière propre et adéquate, a recours non aux paroles, mais aux actes, à la conduite, à toute la manière de vivre. Nous qui nous occupons ici à trouver la théorie de la vertu, qui avons donc à énoncer par une formule abstraite, le fond de cette connaissance qui lui sert de base, nous ne pourrons jamais arriver à présenter, ainsi exprimée, la connaissance elle-même, mais seulement son concept; c’est sa notion abstraite que nous donnerons, en partant toujours de la conduite , dans laquelle seule elle devient visible et à laquelle nous nous en référerons toujours comme à son unique expression adéquate: c’est cette expression que nous avons à commenter et à interpréter, c’est-à-dire, que nous avons à énoncer par une formule abstraite le phénomène qui se manifeste par la conduite.

Avant de passer à la bonté proprement dite, par opposition à la méchanceté , nous avons encore à parler d’un degré intermédiaire, de la simple négation de la

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ. 593

méchanceté, qui est la justice. Nous avons suffisamment expliqué plus haut les notions de juste et d’injuste: nous pouvons donc dire ici en peu de mots, que celui qui reconnaît et respecte librement cette limite purement morale qui sépare le juste de l’injuste, là même où aucune loi ou aucun autre pouvoir extérieur ne l’assure; celui, par conséquent, qui conformément à notre explication, ne va jamais dans l’affirmation de sa volonté jusqu’à nier celle qui se manifeste dans autrui, — celuilà est juste. Un pareil homme, pour augmenter son propre bien-être, ne fera jamais souffrir son semblable, c’est-à dire, ne commettra jamais de crime et respectera toujours les droits et la propriété de chacun. — Nous voyons par là que pour l’homme juste le principe d’individuation n’est plus, comme pour le méchant, un mur de séparation absolue ; qu’il n’affirme pas, comme celui-ci, uniquement son propre phénomène de volonté, niant tous les autres; que les créatures humaines ne sont pas à ses yeux de simples fantômes d’une essence différente de la sienne : toute sa conduite, au contraire, indique qu’il reconnaît son propre être, c’est-à-dire le vouloir-vivre en tant que chose en soi, dans l’être étranger qui ne lui est donné que dans la représentation ; qu’il se retrouve donc lui-même dans ce phénomène, jusqu’à un certain degré, savoir, jusqu’à celui qui consiste à ne pas commettre d’injustice, autrement dit à ne léser personne. Son regard perce alors, dans la même mesure, le principe d’individuation, le voile de Maia, en ce sens qu’il considère l’être des autres comme égal au sien et ne le lèse pas.

En y regardant bien, nous trouverons déjà dans la justice à ce degré, la résolution prise de ne pas affirmer sa propre volonté au point de nier celle d’un autre, en contraignant celle-ci à servir celle-là. On

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