‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 133 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

sera donc toujours disposé à accorder l’équivalent de ce qu’on attend. Parvenu à son degré suprême, ce sentiment de la justice est déjà toujours associé à la bonté proprement dite, dont le caractère n’est plus uniquement négatif; il peut allors aller si loin, que l’on se prend à douter des droits qu’on peut avoir sur une propriété acquise par succession; que l’on ne veut plus recourir qu’à ses propres forces, spirituelles ou physiques, pour pourvoir aux besoins de son corps; que l’on se fait scrupule de se faire servir par les autres, que l’on se reproche tout luxe, et qu’on se voue finalement à la pauvreté volontaire. Ainsi voyons-nous Pascal, arrivé à l’ascétisme, ne plus vouloir être servi par personne, quoiqu’il eût des domestiques en nombre suffisant; préparer lui-même son lit malgré son état constant de maladie ; aller chercher lui-même son dîner à la cuisine, etc. Vie de Pascal par sa sœur , p. 19.) Dans ce même ordre d’idées, on raconte que bien des Hindous, même des radjahs, n’emploient leurs immenses richesses qu’à l’entretien de leur famille, de leur cour et de leurs serviteurs, et pratiquent rigoureusement la maxime de ne rien manger que ce qu’ils ont semé et récolté de leurs propres mains. Je trouve cependant qu’on part ici d’un malentendu : car un homme, par le fait même qu’il est riche et puissant, peut rendre à l’ensemble de la société humaine des services si considérables qu’ils équivalent aux richesses héritées dont cette société lui garantit la jouissance. .A proprement parler, la justice excessive de ces Hindous est plus que de la justice; c’est déjà le véritable renoncement, la négation du vouloir-vivre, l’ascétisme, dont nous aurons à parler en dernier lieu. En revanche, la pure fainéantise, l’existence aux dépens d’autrui, au moyen de richesses héritées, et sans rien produire soi-

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

même, peut déjà passer pour moralement injuste, bien que, en droit positif, il n’y ait rien à y redire.

Nous avons vu que le sentiment spontané de justice venait de ce que l’intelligence allait, jusqu’à un certain point, au delà du principe d’individuation, tandis que l’homme injuste y reste entièrement plongé. Ce discernement peut être poussé non seulement au degré nécessaire à la justice, mais encore à une hauteur bien plus élevée, à celle qui dispose à la bienveillance et à la bienfaisance positive, à la charité: et cela peut se produire, quelle que puisse être en soi la force, l’énergie de la volonté dans un pareil individu. L’intelligence pourra toujours lui faire équilibre, lui apprendre à résister à la tentation d’agir injustement, et même amener tous les degrés de bonté, jusqu’à la résignation. Il ne faut donc pas croire que l’homme bon soit, dès le principe, le phénomène d’une plus faible volonté que le méchant ; mais il y a l’intelligence qui maîtrise chez lui l’aveugle impulsion du vouloir. Il y a bien des individus qui semblent être bienveillants, uniquement à cause de la faiblesse de la volonté qui se manifeste en eux : mais ce qu’ils valent se montre bientôt en ce qu’ils sont incapables de quelque effort considérable sur euxmêmes, lorsqu’il s’agit de faire un acte de justice ou une bonne oeuvre.

Lorsque, comme une rare exception, un homme se présentera, possédant, je suppose, un revenu considérable, dont il n’emploie qu’une petite part à ses besoins et donne tout le reste aux indigents, pendant que lui même se prive de beaucoup de jouissances et d’agréments; si nous cherchons à nous rendre clairement compte d’une telle manière d’agir, nous trouverons, abstraction faite de tout dogme par lequel cet homme cherche peut-être à se l'expliquer rationnelle-

Page 1