LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
ment à lui-même, que l’expression générale la plus simple et le caractère essentiel de sa conduite c’est qu’zV établit moins qu’on ne le fait en général, une différence entre lui et les autres. Pendant qu’aux yeux de la majorité des hommes cette différence est telle, que pour le méchant la souffrance d’autrui est un sujet direct de joie; pour l’injuste, un moyen bienvenu de travailler à son propre bien-être ; pendant que celui qui n’est que simplement juste se borne à ne pas causer de souffrance; pendant qu’en général, la plupart des hommes voient et connaissent de près d’innombrables créatures qui souffrent, et ne peuvent se résoudre à les soulager, parce qu’il leur faudrait eux-mêmes se soumettre à quelque privation; ainsi donc, pendant que pour chacun de ces hommes la différence entre leur être et celui des autres est immense, elle est presque nulle pour ce noble coeur dont nous nous sommes représenté l’image par la pensée : le principe d’individuation, la forme phénoménale ne le tient plus si fortement asservi ; la souffrance qu’il voit chez les autres le touche presque autant que la sienne : il s’ensuit qu’il cherche à rétablir l’équilibre entre eux et lui; il renonce à des plaisirs, il s’impose des privations pour soulager leurs maux. Il reconnaît que la différence entre les autres et lui, qui semble au méchant un si large abîme, n’est due qu’à un phénomène passager et trompeur : il conçoit immédiatement, et en dehors de tout raisonnement, que l’être en soi de son phénomène, c’est-à-dire, ce vouloir-vivre qui est l’essence et le principe vivifiant de toute chose, est le même aussi chez les autres, et que cette identité s’étend à tous les animaux et à toute la nature : aussi ne le verra-t-on jamais torturer une bête*).
’) Le droit pour l’homme de disposer de la vie et des forces des animaux repose sur ce fait, que ia souffrance grandit à
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
Il lui est aussi impossible de laisser languir un indigent, pendant que lui-même vit dans l’abondance et dans le superflu, qu’il le serait à un autre de se priver de nourriture pendant tout un jour, rien qu’afin d’en avoir le lendemain plus qu’il n’en peut consommer. Car le voile de Maia est devenu transparent pour le regard de l’homme charitable, et l’illusion du principe d’individuation s’est évanouie. Il reconnaît son moi, son être, son vouloir dans toute créature, par conséquent aussi dans tout ce qui souffre. Il comprend alors toute l’absurdité de ce vouloir-vivre qui se méconnaît soi-même; qui goûte dans telle créature des voluptés éphémères et illusoires, pour endurer dans telle autre la douleur et la misère ; qui est son propre bourreau et ne voit pas que , comme un autre Thyeste , il se repaît de sa propre chair; qui ensuite, d’une part gémit sur ses souffrances imméritées, et d’autre part, sans
mesure que la conscience se développe et gagne en clarté; par suite, la douleur que le travail ou la mort pi'ovoquent dans l’animal, est moindre que celle qui résulterait chez l'homme s’il devait se priver de la chair ou du travail des animaux: il peut donc aller dans l’affirmation de sa vie jusqu’à nier celle des hôtes, et la souffrance imposée par là au vouloir-vivre en son entier, est moindre dans cet ordre de choses, qu’elle ne le serait dans l’ordre inverse. Ceci fixe en même temps la mesure dans laquelle l’homme peut, sans injustice, s’approprier les forces de l’animal : cette mesure est trop souvent dépassée, principalement à l’égard des bêtes de somme et des chiens de chasse, et c’est contre cet abus que se dirige l’activité des sociétés protectrices des animaux. A mon avis, ce droit ne va pas non plus jusqu’à autoriser les vivisections, et avant tout, celles qu’on pratique sur les animaux supérieurs. En revanche, l’insecte est loin de souffrir par la mort, autant que souffre l'homme par la simple piqûre de 1 insecte. — A oilà ce que les Hindous n’entendent pas.
Note de Schop.