LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
redouter la Némésis, commet, tous les crimes : et cela toujours et uniquement parce qu’il ne se reconnaît pas dans le phénomène d’autrui , parce qu’il ne voit pas la justice éternelle, et parce que, esclave du principe d’individuation, il est resté assujéti au mode de la connaissance régie par le principe de raison. Pratiquer la charité et ' les bonnes oeuvres , c’est être revenu des illusions et des mirages de Maia. Mais aimer l’humanité est le symptôme inséparable d’une pareille connaissance.
Le remords, dont nous avons expliqué plus haut l’origine et la signification, a pour opposé la bonne conscience la satisfaction que procure toute action désintéressée. Ce contentement naît de ce qu’une bonne oeuvre, telle qu’elle résulte de la connaissance qui nous a montré l’identité d’essence dans notre être et dans les phénomènes étrangers, est en même temps une confirmation de cette connaissance : elle nous atteste que notre véritable moi n’existe pas dans notre seule personne, qui n’est qu’un phénomène isolé, mais dans tout ce qui respire. Cette certitude épanouit le coeur, tandis que l’égoïsme le contracte. Celui-ci concentre notre intérêt sur le phénomène isolé de notre personne, et pendant ce temps l’intellect nous montre sans cesse les dangers innombrables qui la menacent, et produit en nous une disposition inquiète et soucieuse : tandis que la conviction que le même être anime tout ce qui est vivant, à l’égal de notre propre individu, élargit notre sympathie, la reporte sur tout ce qui vit et dilate le coeur. En diminuant l’intérêt pour le propre moi, elle attaque dans sa racine et tempère notre anxiété : de là vient cette sérénité calme et confiante que donnent à la physionomie un caractère vertueux et une bonne conscience, et cette expression se prononce encore da-
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
vantage après toute bonne action , parce que celle-ci vient consolider la base de notre disposition psychique. L’égoïste se sent entouré d’étrangers et d’ennemis, et tout son espoir se fonde sur son propre bien-être. Le bon vit dans un monde peuplé d’amis : le bien-être de chacune de ces créatures est en même temps le sien. Par conséquent, bien que la connaissance de la destinée humaine, en général, ne soit pas faite pour l’égayer, cependant la ferme conviction de retrouver son propre être dans toutes les créatures vivantes donne à son humeur une certaine égalité, et même de l’enjouement. Car l’intérêt étendu à d’innombrables êtres ne peut pas inquiéter autant que concentré sur un seul phénomène. Les chances qui tombent sur la totalité des individus se compensent, tandis que celles qui concernent un homme seul amènent nécessairement du bonheur ou du malheur.
Bien d’autres jusqu’à ce jour ont établi des principes de morale, qu’ils présentaient comme des préceptes de vertu et comme des lois auxquelles il faut nécessairement obéir: moi, comme je l’ai déjà dit, je ne puis en faire autant, car je n’ai ni loi ni devoir à imposer à une volonté éternellement libre. Mais en revanche, dans l’enchaînement de mes considérations, j’ai énoncé une vérité purement théorique, dont l’ensemble du présent ouvrage n’est absolument que le développement, et qui peut, dans une certaine mesure, être prise pour remplir une mission analogue à celle des principes de morale auxquels je faisais allusion. Cette vérité, c’est que la volonté est le „en soi“ de chaque phénomène, mais que, elle-même et en tant que volonté pure, elle est affranchie des formes du phénomène, et par conséquent, de la multiplicité : si je l’applique à la conduite, je ne trouve pas pour exprimer cette vérité, de