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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

formule plus élevée que celle déjà citée que donne le Yeda: „Tat twam asi !“ (Ceci c’est toi!) Celui qui est à même, en toute clarté de connaissance et en toute fermeté de conviction, de la prononcer mentalement, à chaque créature avec laquelle il se trouvera en contact, celui-là est assuré par là même de posséder la source de toute vertu et de toute béatitude, et d’être dans la voie directe qui conduit au salut.

Avant de poursuivre et de montrer, comme conclusion de tout cet exposé, comment l’amour, dont nous trouvons la source et l’essence dans une intelligence pénétrant au delà du principe d’individuation, mène au salut, à l’abandon complet du vouloir-vivre, c’est-à-dire, de tout vouloir en général, et comment une autre voie, moins douce mais plus suivie, conduit aussi l’homme au même résultat, je dois encore établir et expliquer une proposition paradoxale, non pas parce qu’elle est paradoxale, mais parce qu’elle est vraie, et qu’elle complétera la pensée que j’ai à exposer. Cette maxime est la suivante : „Tout amour (ayanri, caritas) est pitié. “

Nous avons vu comment l’intelligence, quand elle a pénétré à un moindre degré le principe d’individuation, produit la justice, et à un degré plus élevé, la vraie bonté, qui se manifeste par l’amour pur, c’està-dire désintéressé, envers les autres. L’homme parfaitement bon met l’individu étranger et son sort sur la même ligne que le sien : la bonté ne saurait aller au delà, car il n’existe pas de raison pour préférer autrui à soi-même. Mais quand la vie ou le sort d’une collectivité humaine sont menacés, il pourra se faire que ce danger l’emporte, chez un individu, sur toute consi-

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

dération de bien-être particulier. Dans des cas semblables, un caractère parvenu à la bonté suprême et à la générosité accomplie, sacrifiera entièrement son bonheur et sa vie à ceux de la majorité: ainsi moururent Codrus? Léonidas, Régulus, Decius Mus, Arnold de Winkelried; ainsi se dévoue tout homme qui volontairement et sciemment va à une mort certaine pour le salut des siens ou de la patrie. Ici appartiennent encore tous ceux qui acceptent les tortures et la mort, pour sceller de leur sang ce' qui doit faire le bonheur et devenir le patrimoine de l’humanité entière, c’est-à-dire, pour faire triompher quelque grande et importante vérité ou pour déraciner quelque puissante erreur : ainsi mourut Socrate, ainsi Jordan Bruno ; ainsi plus d’un héros de la vérité trouva, sous la main des prêtres, la mort sur un bûcher.

Maintenant je dois rappeler, au sujet du paradoxe émis ci-dessus , que nous avons vu la souffrance faire partie essentielle et inséparable de l’ensemble de la vie ; que les désirs naissent, sans exception, d’un besoin, d’un manque, d’une souffrance; que toute satisfaction n’est donc que la suppression d’une douleur, non un bonheur positif et acquis; que les plaisirs mentent à l’espérance en lui affirment être un bien positif, quand, en réalité, ils sont d’une nature négative, la simple cessation d’un mal. D’après cela, quoi que fassent pour les autres la bonté, l’amour et la générosité, ce n’est toujours que pour calmer leurs souffrances, et ce qui sollicite aux bonnes actions et aux œuvres de charité, ce n’est donc toujours que la connaissance de la souffrance étrangère , puisée dans 1a, propre connaissance et mise sur la même ligne. Mais il résulte de là qae le pur amour ( ayant 7, caritas) est, par essence, de la pitié ; et il est indifférent, que la

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