‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 137 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

souffrance qu’elle soulage, à laquelle appartient aussi tout souhait inassouvi, soit grande ou petite. Je n’hésite doue pas à me mettre en opposition directe avec Kant , qui ne veut reconnaître de vraie bonté et de vertu, que celles dérivant de la réflexion abstraite et nommément de la notion du devoir et de l’impératif catégorique, et qui déclare le sentiment de la pitié pour de la faiblesse et non pour de la vertu:— je dis donc, en contradiction formelle avec Kant, qu’une pure notion est aussi stérile pour la vraie -vertu que pour l’art vrai : tout amour pur et vrai est de la pitié, et tout amour qui n’est pas de la pitié, est de la personalité. L’amour personnel c’est le sqooç ; la pitié c’est Y ayant]. Un mélange des deux se rencontre fréquemment. Même l’amitié sincère se compose de personnalité et de pitié: la première réside dans le plaisir que nous trouvons à la présence d’un ami, dont l’individualité correspond à la nôtre, et elle constitue presque toujours l’élément dominant ; la pitié se montre dans la part sincère que nous prenons à son bien et à ses maux, et dans les sacrifices désintéressés que nons leur apportons. Spinoza dit déjà : benevolentia nihü aliucl est , quam cupiditas ex commiseratione orta (Eth. in, pr. 27, cor. 3, schol.). Il faut remarquer, à l’appui de notre maxime paradoxale, que le ton et les expressions du langage ainsi que les caresses du pur amour sont identiques avec les expressions de la pitié, et que, pour le dire en passant, en italien pitié et pur amour sont désignés par le même mot, pietà.

C’est ici aussi le heu d’étudier l’une des plus surprenantes propriétés de la nature humaine, celle de pleurer ; laquelle, avec le rire, appartient aux manifestations qui distinguent l’homme de la bête. Les larmes ne sont nullement l’expression directe de la douleur,

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

car les douleurs qui font pleurer sont rares. Selon moi, on ne pleure même jamais de la douleur immédiatement sentie, mais toujours et uniquement quand elle nous revient à l’esprit. On passe en effet de la douleur sentie, même quand elle est corporelle, à sa simple représentation, et l’on trouve alors son propre état si digne de pitié, que, si le patient était une autre personne, l’on ne doute pas que, pénétré de compassion et d’amour, on ne s’empresserait de lui porter secours: plein des dispositions les plus secourables, l’on a soimême le plus besoin de secours ; l’on sent que l’on souffre davantage qu’on ne pourrait voir souffrir un autre, et, dans cette disposition si étrangement compliquée, où la douleur directement éprouvée rentre dans la perception après un double détour, imaginée et sentie comme étrangère, par la pitié et puis soudainement et directement perçue de nouveau comme sienne, — la nature trouve un soulagement dans cette étrange convulsion du corps. — Pleurer c’est donc avoir pitié de soi-même , c’est de la pitié revenue à son point de départ. Pour pouvoir pleurer il faut être capable d’amour et de pitié, et être doué d’imagination: aussi l’homme sans cœur et sans imagination pleure difficilement ; les larmes passent même toujours pour signaler un certain degré de bonté du caractère et désarment la colère, car l’on sent que qui est encore capable de pleurer est aussi capable d’amour, c’est-à-dire, de pitié envers les autres, par la raison précisément que la pitié, comme je viens de le montrer, se résout finalement par des larmes. — Pétrarque s’accorde entièrement avec cette explication, quand, exprimant avec naïveté et vérité ce qu’il a senti, il décrit l’origine de ses larmes :

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