‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 138 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

I vo pensando : e nel pensar m’assale Una pietà si forte di me stesso ,

Che mi conduce spesso,

Ad alto lagrimar, ch’i non soleva*).

Ce qui confirme encore mon dire, c’est que les enfants, quand ils se sont fait mal ne pleurent le plus souvent que lorsqu’on les plaint; par conséquent, ce n’est pas la douleur, mais sa représentation qui les fait pleurer. — Quand ce n’est pas notre propre souffrance, mais celle d’un autre, qui nous pousse à pleurer, cela résulte de ce que par l’imagination nous nous mettons à la place de celui qui souffre, ou que nous apercevons dans son sort le destin de toute l’humanité et, par suite, le nôtre: nous en revenons donc toujours, par un long détour, à pleurer sur nous-même, c’est de nous que nous avons pitié. Ceci semble encore être le motif principal qui porte d’une manière constante, donc naturelle, à pleurer la mort d’un de ses semblables. Ce n’est pas sa perte qu’on pleure: on rougirait de verser des larmes aussi égoïstes, tandis que parfois on rougit de ne pas pleurer. Avant tout c’est le sort du défunt qu’on déplore; cependant on pleure également quand la mort a été pour lui la délivrance désirable de longues, de fortes et d’incurables souffrances. Ainsi donc l’on s’apitoie principalement sur la destinée de l’humanité entière, vouée à une condition éphémère, et en vertu de laquelle toute existence, quelque ambitieuse et parfois quelque bien remplie qu’elle ait été, est destinée à s’éteindre et à se réduire à néant: or, dans cette destinée de l’hu-

’) Je vais pensant : et au milieu de mes pensées, m’assaille une si forte pitié de moi-même, qu’elle me fait maintes fois éclater en sanglots, ce qui ne m’est pas habituel.

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

inanité il reconnaît avant tout aussi la sienne, et d’autant plus que le défunt lui tenait de plus près, donc au plus haut degré quand c’est son père. Alors même que l’âge et la maladie faisaient de la vie un tourment pour le père et de celui-ci une lourde charge pour le fils impuissant à le secourir, ce dernier, pour les motifs exposés, pleurera toujours abondamment la mot de son père*).

Après cette digression sur l’identité du pur amour avec la pitié, ainsi que sur le phénomène des larmes, symptôme d’une pitié se reportant sur le propre individu, je reprends le fil de mes explications sur la signification morale de la conduite, pour établir maintenant comment de la source unique d’où découlent bonté, amour, vertu et noblesse d’âme, dérive aussi en dernier lieu ce que j’appelle la négation du vouloir- vivre.

De même que nous avons commencé par voir la haine et la méchanté naître de l’égoïsme, et celui-ci reposer sur l'assujétissement de la connaissance au principe d’individuation ; de même nous avons trouvé pour origine et pour essence de la justice, puis, en s’élevant, de l’amour et de la générosité, jusqu’à leurs degrés suprêmes, la pénétration de ce principe d’individuation, laquelle seule, en supprimant la différence entre notre propre individu et les individus étrangers, rend possible et explique la parfaite bonté de coeur, jusqu’à l’amour

*). Voir ici le chap. 47 du 2d volume. — J’ai à peine besoin de rappeler que toute l’Ethique, telle que je n’ai fait que l’esquisser dans les §. §. 61 — 67, a été développée entièrement et fondamentalement dans mon Mémoire de concours sur le Fondement de la Morale.

Note de Schop.

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