LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
le plus désintéressé et jusqu’au dévonement le plus magnanime.
Si cette pénétration du principe d’individuation, si cette connaissance immédiate de l’identité de la volonté dans tous ses phénomènes existe à un haut degré de netteté, elle manifestera aussitôt une influence encore plus profonde sur la volonté. Quand en effet le voile de Maia s’est levé, quand le principe d’individuation a été assez pénétré pour que l’homme n’établisse plus cette distinction égoïste entre sa personne et le reste du monde, quand il prend part aux souffrances d’autrui autant qu’aux siennes propres, et qu’il est arrivé par là à être non seulement secourable au suprême degré, mais prêt même à sacrifier son individu, s’il peut ainsi en sauver plusieurs autres : il arrivera de soi, que cet homme, qui se reconnaît dans tous les êtres , qui retrouve son essence vraie et intime dans toutes les créatures, devra considérer aussi comme siennes les souffrances infinies de tout ce qui respire, et s’approprier ainsi la douleur universelle. Nulle misère ne lui est indifférente désormais. Tous les tourments qu’il voit et qu’il peut si rarement soulager, tous ceux dont il n’a connaissance qu’indirectement, ceux-là même dont il conçoit la simple possibilité, l’émeuvent à l’égal des siens propres. Son regard n’est plus fixé exclusivement sur son bonheur et sur son malheur personnels, comme chez ceux que l’égoïsme domine encore : tout le touche au même titre, dès qu’il a pénétré le principe d’individuation. Il comprend maintenant le monde et la nature entière : il voit tout ce qui existe voué à un perpétuel anéantissement, aux espérances vaines, au conflit avec soi-même et à la douleur sans trêve : de quelque côté qu’il tourne ses regards il voit souffrir l’homme, il voit souffrir l’animal,
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
il voit un monde qui s’évanouit. Et tout cela le touche d’aussi près, que les maux personnels touchent l’égoïste. Comment donc un homme, après avoir aussi clairement reconnu de quelle nature est ce monde, pourrait-il persister à affirmer une pareille existence par des manifestations incessantes de volonté, à se retenir à la vie et à s’y rattacher avec une énergie toujours croissante? Si l’intelligence de l’homme asservi au principe d’individuation et encore esclave de l’égoïsme, ne conçoit que les choses particulières et leurs rapports avec son individu, pour y puiser sans cesse de nouveaux motifs a l’usage de la volonté, l’autre connaissance, celle qui saisit l’ensemble et la nature en soi des choses, deviendra au •contraire un „quiétif“*) de toute volition. A partir de ce moment la volonté se détourne de l’existence, dont les jouissances lui font horreur, car elle y voit l’affirmation de la vie. L’homme parvient alors à un état de renoncement volontaire, de résignation, de quiétude parfaite et de dépouillement absolu de tout vouloir. — Nous, le commun des mortels, que le voile de Maia aveugle encore, un malheur personnel profondément ressenti, ou une souffrance étrangère vue dans toute sa plénitude, viennent parfois nous dévoiler tout le néant et toute l’amertume de cette existence, et nous disposent à arracher de notre sein, par un renoncement définitif, l’aiguillon des convoitises, à fermer tout accès à la souffrance, à nous purifier et à nous sanctifier : mais nous retombons bientôt sous le charme décevant du monde phénoménal. et les motifs que nous y puisons ne tardent pas à remettre notre volonté en mouvement: nous sommes impuissants à nous y arracher. Les promesses attrayantes de l’espérance, les séductions du présent,
*) Voyez la note, p. 565.
Le trad.