‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 140 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTE

la douceur des jouissances, la prospérité que le hasard ou une illusion nous jettent un moment en partage au milieu des souffrances dévolues à un monde de misère, tout cela nons attire en arrière, et consolide encore une fois nos liens. C’est pourquoi Jésus disait: „ 11 est plus aisé qu’un câble passe par le trou d’une aiguille , qu’il ne l’est qu’un riche entre clans le royaume de Dieu*). 11

On peut comparer la vie à un chemin circulaire, recouvert, sauf quelques espaces restés libres, de charbons ardents, et que l’homme doit parcourir sans cesse : la place froide qu’il a en ce moment sous les pieds, ou qu’il aperçoit à proximité devant lui, le rassure tant qu’il se berce encore d’illusions, et il continue sa marche. Mais celui qui, pour avoir pénétré le principe d’individuation, voit la nature vraie et l’ensemble des choses, celui-là n’est plus accessible à de semblables consolations: il se voit à la fois sur tous les points de la route, et il préfère d’en sortir. — Sa volonté se convertit : au lieu d’affirmer, elle nie sa propre essence, dont le corps n’est que le reflet. Le phénomène par lequel s’annonce cette transformation, c’est le passage de la vertu à l’ascétisme. L’homme ne se contente plus désormais d’aimer les autres comme soi-même et de faire pour eux autant qu’il ferait pour soi : il a horreur maintenant de cet être dont sa personne est l’expression visible ; il déteste ce vouloir- vivre, essence et élément intime d’un monde dont il a reconnu toute la désolation. 11 renie cette nature qui se manifeste et s’exprime aux yeux par le corps, et tous ses actes donnent un démenti à son phénomène corporel et se

*). Lemaistre de Sacy traduit: Il est plus aisé qu’un chameau . ; y. Ev. St Luc, XVIII, 25.

Note de trad.

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VuLONTÉ. 609

mettent en conflit avec lui. Bien qu’essentiellement phénomène de la volonté, il cesse de vouloir quoi que ce soit; il fuit tout attachement de la volonté à un objet quelconque, et cherche à fortifier, sans relâche, dans son coeur, l’indifférence la plus parfaite envers toute chose. — Dans son corps, valide et robuste, l’instinct sexuel se prononce par les parties génitales : mais il renie son vouloir et fait mentir son corps: il ne veut, à aucun prix, de la satisfaction sexuelle, Une chasteté volontaire et absolue est la première étape dans la vie ascétique, ou négation du vouloir- vivre. La continence nie cette affirmation de volonté qui va au delà de la vie individuelle, et elle annonce qu’avec la vie du corps cessera aussi la volonté, dont ce corps est l’image extérieure. La nature, toujours véridique et naïve, atteste que si ce précepte devenait universel, la race humaine s’éteindrait, et, d’après ce que j’ai dit dans le 2d livre sur l’enchaînement des phénomènes de la volonté, je crois ponvoir admettre qu’avec sa manifestation la plus éclatante disparaîtrait aussi son reflet plus pâle, c’est-à-dire les animaux, ainsi qu’avec la lumière du soleil s’éteignent aussi les demi-teintes. Or, la connaissance s’évanouissant totalement, tout le reste du monde s’anéantirait de soi, car sans sujet il n’est plus d’objet. Je puis appliquer à ceci un passage du Yéda, qui dit : „ De même qu’ici bas des enfants affamés * se pressent autour de leur mère , de même toutes les créatures attendent le sacrifice saint11. (Asiatic researches, Yol. 8. Colebrooke, On the Yédas, dans l’extrait du Sama-Yéda : et aussi, du même auteur, Miscellaneous essays, Yol. 1 p. 88) Sacrifice signifie résignation en général , et le reste de la nature attend son salut de l’homme, qui est tout à la fois le prêtre et la victime.

Il est très curieux, et mérite d’être rapporté à ce titre,

Page 1