LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
identiques : ainsi, par exemple, Tauler nous parle de la pauvreté absolue qu’il faut s’imposer, et qui consiste à se dépouiller et à s’abstenir de tout ce qui peut donner une consolation ou une jouissance mondaines, évidemment parce que tout cela- fournit un nouvel aliment à la volonté qu’il s’agit de tuer à jamais : comme parallèle hindou, nous voyons que les préceptes de Fo ordonnent au saniassi de n’avoir de biens d’aucune espèce, de ne pas habiter sous un toit, et finalement même de ne pas se coucher trop souvent sous le même arbre, afin qu’il ne lui arrive pas de s’y attacher et de le préférer à d’autres. Les instructions des mystiques chrétiens et celles de la philosophie du Yédanta s’accordent encore en ceci, qu’elles déclarent toute pratique extérieure et tout exercice religieux superflus pour celui qui est arrivé à la perfection. — Un accord aussi complet, malgré l’immense différence des peuples et des époques, prouve par des faits palpables que ce que nous rencontrons ici n’est pas, comme l’affirme volontiers un plat optimisme, une manifestation de démence ou une aberration du sentiment, mais que c’est bien l’expression d’un côté essentiel de la nature humaine, lequel, en raison même de sa sublimité , ne se prononce que très rarement.
J’ai montré maintenant les sources immédiates, prises dans la vie même, auxquelles on peut puiser, pour les étudier, les phénomènes où se montre la négation du vouloir-vivre. Bien que ce soit là en quelque sorte le point le plus important de toutes les présentes considérations, je ne l’ai néanmoins exposé que d’une manière tout à fait générale: j’ai trouvé qu’il était préférable de renvoyer à ceux qui parlent par leur propre expérience directe, plutôt que de venir encore grossir inutilement ce volume en me faisant l’écho affaibli de leurs paroles.
Il me reste peu de chose à ajouter, et seulement pour caractériser cet état psychique par quelques traits généraux. De même que nous avons vu plus haut le méchant, par l’impétuosité de sa volonté, souffrir une torture intérieure qui le dévore incessamment, et à la fin, 'quand il a épuisé tous les objets de son vouloir, chercher à éteindre la soif qui le brûle dans le spectacle des souffrances d’autrui ; de même, nous pouvons voir l’homme arrivé à la négation du vouloir-vivre, quelque pauvre et triste, quelque pleine de privations que soit sa condition, vue à la surface, goûter la plus pure béatitude intérieure, dans un calme vraiment céleste. Ce n’est chez lui ni cette satisfaction agitée que donne l’activité vitale, ni ces transports de joie dont une souffrance passée est toujours la condition préalable, ou dont une souffrance à venir est toujours le résultat assuré, et qui constituent l’existence de l’homme avide de vivre; non, c’est un calme inaltérable, c’est une paix profonde et une sérénité intime; c’est un état que nous ne pouvons contempler sans lui porter envie, lorsqu’il se présente à nos yeux ou à notre imagination, car nous sentons de suite qu'une pareille condition est au dessus de tout au monde, et que là est la vérité : alors, ce qu’il y a de meilleur en nous prend une voix pour nous crier le grand „sapere aude“. Nous nous apercevons bien alors que toute réalisation de nos souhaits, arrachée à l’existence, n’est toujours qu’une aumône accordée au mendiant, dont elle prolonge d’un jour la vie pour que le lendemain il meure de nouveau de faim ; tandis que la résignation ressemble à un patrimoine héréditaire , qui met pour toujours celui qui le possède à l’abri de tous les soucis.
Nous pouvons nous rappeler qu’il a été dit dans le troisième livre, que le plaisir esthétique du beau con-