LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
sistait, en grande partie, en ce que, plongés dans l’état de contemplation pure, libérés pendant cet intervalle de toute volonté, c’est-à-dire, de tous désirs et de tous soucis , nous nous dépouillons en quelque sorte de notre personnalité, nous ne sommes plus cet individu dont l’intelligence est toute au service de la volonté, le sujet corrélatif à l’objet particulier et pour lequel tous les objets deviennent des motifs de volition, mais le sujet involontaire et immortel de la connaissance pure, le corrélatif de l’Idée : nous savons aussi que les moments les plus heureux que nous connaissions dans la vie, ce sont précisément ces moments où, soustraits à la féroce tyrannie des convoitises, nous nous élevons, pour ainsi dire, au dessus de l’atmosphçre grossière de la terre. Par la félicité que nous éprouvons alors, nous pouvons juger de la béatitude de l’homme dont la volonté n’est pas, comme dans l’extase esthétique, calmée pour un court moment, mais pour toujours, alors qu’elle s’est entièrement consumée, sauf une dernière étincelle servant à entretenir la vie du corps, et qui disparaîtra avec celui-ci. Quand cet homme, après bien d’amères luttes contre sa propre nature, triomphe enfin définitivement, il ne reste plus de lui qu’une pure intelligence, un miroir, toujours limpide, du monde. Rien ne peut plus l’agiter; rien ne peut plus l’émouvoir : car il a brisé ces mille liens par lesquels le vouloir nous retient attachés à la terre, et qui viennent, sous la forme de la convoitise, de la crainte, de l’envie, de la colère, nous tirailler douloureusement dans tous les sens. Il contemple maintenant, calme et souriant, ces mirages mondains qui naguère avaient la faculté de l’émouvoir lui aussi et de l’agiter, et qui aujourd’hui se déroulent à ses yeux, aussi impuissants à le troubler que les pièces de réchiquer quand la partie
est jouée, ou que les costumes d’une mascarade, jetés le matin au vestiaire, et dont les personnages nous avaient intrigué et tourmenté pendant une nuit de carnaval. La vie et ses figures flottent à ses regards comme des ombres fugitives, comme aux yeux du dormeur à demi éveillé flotte un rêve léger du matin, à travers lequel perce déjà la réalité et qui ne peut plus lui donner le change; et comme ce rêve encore, la vie s’évanouit sans transition violente. Ces considérations nous aident à •comprendre ce que veut dire madame de G-uyon, quand vers la fin de ses mémoires elle répète si souvent : „ Tout m’est indifférent: je ne puis plus rien vouloir : je ne sais souvent pas si j’existe ou nonu . Qu’il me soit permis encore, pour exprimer comment, après l’anéantissement de la volonté, la mort du corps (qui n’est que l’apparition visible de la volonté et par suite perd toute signification avec la suppression de celle-là) ne peut plus avoir rien d’amer et doit être bienvenue, — qu’il me soit permis, dis-je, de citer les propres paroles de cette sainte pénitente, bien qu’elles ne soient rien moins qu’ élégamment tournées : Midi de la gloire ; jour où il n’y a plus de nuit; vie qui ne craint plus la mort, dans la mort même : parce que la mort a vaincu la mort , et que celui qui a souffert la première mort, ne goûtera plus la seconde mort11. (Vie de mad. de Guyon, vol. II, pag. 13).
Il ne faut pas croire cependant qu’après que la ■connaissance, devenue „quiétif“, a produit la négation du vouloir-vivre, elle ne soit pins exposée à chanceler, et qu’on puisse s’en remettre à elle comme à un bien définitivement acquis. On a au contraire à la reconquérir incessamment par de nouveaux combats. Car le corps étant la volonté même devenue objet ou phénomène dans le monde comme représentation, tant que le corps est vivant tout le vouloir-vivre existe aussi virtuelle-
ment, et aspire sans cesse à rentrer dans la réalité et à se rallumer plus ardent que jamais. Aussi, dans la vie de ces saints que nous décrivions plus haut, la quiétude et la félicité sont-elles l’épanouissement dernier, la fleur née d’une victoire de tous les instants sur la volonté; le sol qui les porte, c’est la lutte incessante contre le vouloir-vivre : car ici bas il n’est de repos durable pour aucune créature. L’histoire de la vie intérieure des saints nous la montre remplie des combats de leur âme, pleine de tentations et de moments où la grâce les abandonne, c’est-à-dire où ils perdent ce mode de connaissance qui, en paralysant tous les motifs, devient le quiétif général de tout vouloir, procure la paix la plus profonde et donne accès à la liberté. C’est pourquoi nous voyons ceux-là mêmes qui sont parvenus enfin à la négation de la volonté, ne s’y maintenir que par des efforts incessants, par mille pénibles privations, par une vie de dure pénitence, par la recherche de tout ce qui leur est désagréable, dans le seul but de réprimer la volonté toujours disposée à éclater. De là enfin, de ce qu’ils savent le prix de la délivrance, vient le soin jaloux qu’ils apportent à conserver le salut acquis ; de là, les scrupules de leur conscience pour la plus innocente jouissance qu’ils goûtent, ou pour le moindre mouvement de vanité; car celle-ci, le plus indestructible, le plus vivace et le plus insensé de tous les instincts humains, est aussi le dernier à mourir, ici comme partout. — Ce que j’entends, dans une acception plus étroite, par le mot d'ascétisme , que j’ai fréquemment employé jusqu’ici, c’est précisément l’anéantissement intentionnel de la volonté, obtenu par la renonciation à tout ce qui plaît et la recherche de ce qui ne plaît pas, et par la pratique volontaire d’une vie de pénitence et de macérations, en vue d’une constante mortification du vouloir.
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ. 629
Si la vie ascétique est pour l’homme parvenu à nier sa volonté le moyen de se maintenir dans cette état, il existe une seconde voie (ôsvtsqoç nlov ç)*) qui conduit au même résultat : c’est la souffrance en général, telle qu’elle est décrétée par le sort : il est même certain que la plupart des hommes n’arrivent au salut que par cette voie ; ce sont les souffrances endurées, plutôt que celles que l’on voit seulement chez les autres, qui mènent à la résignation absolue, surtout aux approches de la mort. Car ils sont bien rares les gens auxquels, pour nier la volonté, il suffit de l’intelligence, de cette connaissance qui après avoir pénétré le principe d’individuation, commence par leur donner la bonté parfaite et l’amour de l’humanité, et finit par leur faire reconnaître les douleurs du monde entier pour être les leurs propres. Même pour l’homme près d’arriver à ce degré de perfection, le bien-être momentané , les caresses du présent , les séductions de l’espérance, et l’occasion toujours présente de satisfaire la volonté, c’est-à-dire les appétits, sont autant d’obstacles perpétuels à la négation du vouloir et autant de tentations renaissantes de l’affirmer : c’est ce qui a donné l’idée de personnifier, à ce point de vue, toutes les tentations sous la figure de démons. Il faut donc le plus ordinairement que de grandes souffrances soient venues briser la volonté, pour que sa négation puisse se produire. Quand un homme a parcouru tous les degrés d’une détresse croissante, quand après avoir lutté énergiquement il est près de s’abandonner au désespoir, nous le voyons parfois rentrer soudain en lui-même, se reconnaître et reconnaître aussi le monde, changer toute
*) Au sujet du ySevreoos ni.ovs11 ,
voir Stob., Floril. vol. IL, Note de Schop.