LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
sa manière d’être, s’élever au dessus de soi et au dessus de la souffrance, et, comme purifié et sanctifié par elle, avec un calme, une béatitude, une élévation d’esprit que rien ne peut troubler, renoncer librement à tout ce qu’il convoitait jusque là avec tant d’emportement et attendre la mort avec joie. Comme la fusion d’un métal s’annonce par un éclair, ainsi la flamme de la douleur produit en lui la fulguration d’une volonté qui s’évanouit, c’est-à-dire de la délivrance. Il n’est pas jusqu’à des méchants qu’on n’ait vus, purifiés par une profonde souffrance, devenir d’autres hommes et modifier toute leur conduite. Les crimes de leur passé n’inquiètent plus dès lors leur conscience, car ils sont prêts à les expier par la mort, et c’est avec satisfaction qu’ils voient arriver l’anéantissement d’une volonté qui leur est devenue une chose étrangère et un objet d’horreur. Le grand Goethe, dans son immortel chefd’oeuvre, dans „Faust“, nous donne, par l’histoire des malheurs de Gretchen, une peinture comme la poésien’en offre pas de semblable, et qui est l’interprétation la plus claire et la plus visible d’une négation de volonté amenée par la douleur et par la perte de tout espoir de salut. Je ne connais pas d’exemple mieux fait pour nous montrer cette seconde voie, qui mène à la négation de la volonté, non comme la première, par la douleur universelle que l’on reconnaît et que l’on s’approprie volontairement, mais par celle que l’on a éprouvée soimême. Il ne manque pas de tragédies qui nous peignent leur héros passant de la volonté la plus impétueuse à la résignation absolue, auquel cas le dénouement consiste en ce que le vouloir-vivre et son phénomène prennent fin en même temps : mais nulle part, comme dans l’épisode mentionné de Faust, l’essence de cette conversion ne nous a été présentée, que je sache, sous
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
une forme aussi nette et aussi dépouillée de tout élément accessoire.
Dans la vie réelle il n’est pas rare de rencontrer de ces conversions, chez des infortunés destinés à passer par le comble de la souffrance, car ce qui les attend sans rémission et dans la pleine activité de leurs facultés, c’est la mort sur l’échafaud, une mort violente, ignominieuse, accompagnée souvent d’horribles tortures. Il ne faut même pas croire qu’entre leur caractère et celui de la plupart des hommes la différence soit aussi grande que leur misérable destinée semble l’indiquer; car c’est en grande partie aux circonstances qu’il faut en attribuer la cause : mais cela n’empêche pas qu’ils ne soient criminels et méchants. Ce sont des êtres pareils que nous voyons souvent, quand tout espoir est perdu pour eux, se convertir comme je l’ai montré. Ils deviennent alors bons et purs; ils ont sincèrement horreur de commettre la moindre action méchante ou seulement peu charitable ; ils pardonnent à leurs ennemis, même à ceux qui les ont fait condamner alors qu’ils sont innocents : et ce ne sont pas chez eux de simples paroles, ou de l’hypocrisie inspirée par la crainte d’être ‘damnés; c’est bien sincèrement qu’ils se sont dépouillés de toute animosité. Ils chérissent désormais leurs souffrances et leur mort, car la négation du vouloir-vivre s’est produite en eux; ils repoussent toute chance d’évasion qui se présente, et meurent avec joie, calmes et sereins. L’excès de la détresse leur a révélé le dernier mystère de la vie : ils voient que le mal et la douleur, que la haine et la souffrance, que tourmentants et tourmentés, sont identiques en soi, quelque différents qu’ils paraissent tant que la connaissance se guide sur le principe de raison; que ce ne sont que les phénomènes d’un seul et même vouloir-vivre, qui objec-