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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

tive son conflit avec soi-même à l’aide du principe d’individuation : ils ont appris à connaître les deux faces du monde, la méchanceté et la douleur, dans toute leur plénitude; et les ayant reconnues identiques, ils les repoussent l’une et l’autre en même temps et renoncent à la volonté de vivre. Sous quelle forme, mythique ou dogmatique, ils rendent compte à leur raison de cette connaissance intuitive et immédiate, c’est là, je l’ai déjà dit, une question absolument indifférente.

Mathias Claudius*) doit sans contredit avoir été témoin d’une conversion de ce genre, pour avoir écrit dans le „Messager de Wandsbeck“ le bizarre article intitulé: „ Histoire de la conversion de***u, qui se termine ainsi : „La manière de penser d’un homme peut passer d’un point de la périphérie à l’extremité opposée, et revenir ensuite à son point de départ, si les circonstances lui tracent une pareille courbe à suivre. De semblables revirements ne sont pas précisément ce qu’il y a de plus élevé et de plus intéressant chez le genre humain. Mais la conversion que je viens de raconter, cette métamorphose transcendantale , radicale , merveilleuse , où tout le cercle est irrévocablement supprimé, qui déjoue toutes les lois de la psychologie, où la créature dépouille, ou tout au moins retourne, non seulement sa toison, mais sa peau en même temps, où les écailles lui tombent des yeux , voilà une de ces choses tellement miraculeuses, que quiconque a encore un reste de souffle dans les naseaux, quittera père et mère pour courir la voir de ses propres yeux et l’entendre de ses propres oreilles “.

Du reste, la proximité de la mort et la perte de

Ù Schopenhauer l’appelle plus bien „Asmus“, qui est le pseudonyme de Claudius.

Note de trad

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

tout espoir ne sont pas indispensables pour amener cette purification par la souffrance. Un grand malheur, une immense douleur peut, même en dehors de ces conditions, porter énergiquement à reconnaître le conflit intérieur du vouloir-vivre et le néant de toute espérance. On a souvent vu des rois, des héros, des aventuriers, au milieu d’une vie agitée par le tumulte des passions, se convertir subitement, se vouer à la résignation et à la pénitence, et devenir moines ou ermites. Nous avons une fouie d’exemples de conversions de ce genre; telle est l’histoire de Raymond Lulle : il sollicitait depuis longtemps les faveurs d’une femme, et obtint enfin un rendez-vous; au moment où il croyait toucher au comble de ses voeux, la dame, découvrant son corsage, lui montra son sein que dévorait un hideux cancer. Dès cet instant, et comme s’il avait plongé ses regards dans l’enfer, il se convertit, quitta la cour du roi de Majorque et se retira dans le désert pour y faire pénitence*). J’ai raconté sommairement dans le chapitre 48 du volume II, la conversion de l’abbé de Rancé, dont l’histoire ressemble à celle qui précède. Dans ces deux exemples, nous trouvons que le mobile d’une pareille transformation a été la passage subit des jouissances de la volonté aux épouvantes de la vie : et cela doit expliquer ce fait surprenant, que ce soit la nation mondaine, gaie, sensuelle et frivole entre toutes, je veux dire la nation française, qui ait fondé l’ordre monastique le plus rigoureux, celui des Trappistes ; après sa dissolution, Rancé le rétablit, et il s’est conservé dans toute sa pureté et toute sa terrible sévérité jusqu’à nos jours, malgré les révolutions, malgré les réformes

*) Bruckeri hist. philos., tomi IY, pars I, p. 10.

Note de Schop.

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