‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 152 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

introduites dans l’Eglise, et en dépit de l’incrédulité qui gagne de plus en plus.

Néanmoins, il arrive facilement que cette connaissance de la nature vraie de l’existence disparaisse avec les circonstances qui l’ont amenée, que le vouloir-vivre ressuscite, ramenant à sa suite le caractère antérieur. C’est ainsi que nous voyons Benvenuto Cellini, doué de passions ardentes, se convertir à deux reprises : une première fois, pendant qu’il est en prison, et la seconde, lors d’une grave maladie, pour retomber ensuite dans sa manière habituelle dès que ses souffrances avaient fini. Généralement parlant, la négation de la volonté ne résulte pas nécessairement de la souffrance comme l’effet suit la cause : la volonté reste libre. Car c’est ici précisément le point unique où le libre arbitre apparaît directement dans le phénomène : de là cet étonnement que nous avons vu exprimer si énergiquement par Asmus*) au sujet de la „ métamorphose transcendantale11 . En regard de chaque souffrance on peut admettre une volonté supérieure en énergie, et par conséquent indomptable. A ce sujet, Platon raconte dans le Phédon que des gens condamnés au supplice, avaient passé leurs derniers moments à boire, à manger et à se livrer à la débauche, persévérant ainsi jusqu’à la mort dans l’affirmation de la vie. Shakespeare nous dépeint dans le cardinal Beaufort (Henry VI, 2de partie, scène 3.) la fin épouvantable d’un scélérat qui meurt dans l’agonie du désespoir, car ni la mort ni les souffrances n’ont pu briser une volonté, poussée chez lui jusqu’à la plus extrême perversité.

Plus la volonté est violente, plus le phénomène

*) Voir ci dessus, p. 632, le passage de Claudius.

Le trad.

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

de son conflit est fortement caractérisé, plus grande aussi est la souffrance. Une terre qui serait le phénomène d’un vouloir-vivre incomparablement plus impétueux que celui du monde tel qu’il existe, serait également le théâtre de souffrances d’autant plus grandes : ce serait l’Enfer.

Puisque la souffrance, en tant qu’elle mortifie la volonté et pousse à la résignation, possède virtuellement une vertu sanctifiante, l’on s’explique aisément qu’une grande infortune, ou quelque profonde douleur, inspirent par elles-mêmes un certain respect. Mais l’homme malheureux n’est entièrement respectable que lorsque, en contemplant les maux dont la succession a rempli le cours de son existence, ou lorsque, en pleurant sur quelque grande et incurable douleur, ce n’est pas la série d’évènements qui ont plongé sa vie dans la tristesse, ni la douleur dont il a été individuellement frappé, qui fixent son attention : — car jusque là sa connaissance est encore dominée par le principe de raison et bornée au phénomène particulier; il désire encore la vie, mais il ne la veut plus dans les conditions actuelles; — il ne devient pleinement respectable que lorsque ses regards se portent du particulier vers le général, lorsqu’il ne considère sa souffrance individuelle que comme un exemple de la souffrance universelle; il s’élève ainsi jusqu’au génie de la perfection morale et „un cas unique représente pour lui des milliers de cas “ *); c’est alors seulement que la contemplation de la vie en général, qu’il comprend avoir la douleur pour essence, le conduit à la résignation. Voilà par quoi, dans le

*) Réminiscence d’un vers de Goethe déjà cité dans le cours du volume.

Le trad.

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