LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
„Torquato Tasso“ de Goethe, le personnage de la Princesse éveille le respect : en racontant les douleurs et les tristesses de sa vie et de celle des siens , elle n’y voit que l’image de la souffrance universelle.
Un très noble caractère ne se présente jamais à la pensée que voilé d’une muette mélancolie, qui n’est rien moins qu’une humeur devenue chagrine par d’incessantes contrariétés journalières (ce serait là un trait peu noble et présagerait plutôt un caractère méchant) ; c’ est une tristesse née , en dehors de toute considération égoïste, de la conscience que tous les biens d’ici bas ne sont que vanité , et que toute existence n’est que douleur. Cependant une telle conscience peut s’éveiller au début par des malheurs purement personnels, surtout quand il viennent d’une douleur unique et excessive : c’est ainsi que Pétrarque a vu un amour sans espoir livrer sa vie entière à cette tristesse résignée, dont les accents nous touchent si profondément dans ses oeuvres : la Daphné qu’il poursuivait a dû se soustraire à ses bras, pour lui laisser en échange un immortel laurier. Lorsqu’un destin irrévocable refuse à un être humain la réalisation de quelque grande espérance, et commence ainsi à briser la volonté, celle-ci finit par être à peu près indifférente à tout le reste, et le caractère devient doux, triste, noble et résigné. Lorsque enfin l’affliction n’a pas un objet déterminé, lorsqu’elle porte sur l’ensemble de la vie, alors elle est une sorte de recueillement, une retraite ou une disparition graduelle de la volonté, allant jusqu’à miner sourdement mais profondément son propre phénomène, le corps ; l’homme sent ses liens se détacher peu à peu, et il a le pressentiment intime de la mort qui s’approche et viendra bientôt dissondre tout à la fois son corps et sa volonté ; de là vient la joie secrète
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
qui accompagne cette tristesse, et c’est elle, je crois, que le plus mélancolique de tous les peuples a exprimée par „the joy of grief 1 (la joie de la douleur). Mais ici se dresse un écueil : c’est la sensiblerie , aussi bien dans la vie elle-même, que dans la peinture de la vie, c’est-à-dire en poésie : car pleurer et gémir incessamment, sans avoir assez de virilité pour s’élever à la résignation, c’est- perdre tout à la fois et le ciel et la terre, pour ne conserver qu’une sentimentalité larmoyante. La souffrance n’est le chemin du salut, et respectable à ce titre, qui si elle revêt la forme de la connaissance pure, pour conduire ensuite à la vraie résignation en qualité de quiétif du vouloir. Sous cette forme, la vue d’une grande infortune nous inspire une considération voisine de celle que nous portons à la vertu et à la grandeur d’âme; et en même temps, le bonheur que nous goûtons nous-mêmes nous semble un reproche. Nous ne pouvons nous empêcher de considérer toute souffrance, que ce soit la nôtre ou celle d’autrui, comme un premier pas qui conduit, ou peut conduire, à la vertu et à la sainteté ; et, en revanche, les jouissances et les satisfactions de la terre comme une voie qui nous éloigne du salut. Cela est si vrai, que lorsque nous observons attentivement un homme qui porte en lui quelque grande souffrance, physique ou morale; ou même, lorsque nous regardons quelqu’un qui, à la sueur de son front s’épuise visiblement à faire un travail corporel exigeant des efforts extrêmes, sans perdre patience un instant et sans proférer une plainte, — lorsque nous observons, dis je, des hommes placés dans de semblables conditions, il nous semble voir un malade , soumis à un traitement douloureux, accepter volontairement, joyeusement, les douleurs de l’opération, dans la certitude que plus il souffre, et mieux